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Éducation d’abord

En Haïti, tout citoyen ayant un minimum de standing est sollicité de toutes parts et pour toutes sortes de dépenses à l’époque de la rentrée scolaire. Chacun, y compris la généreuse âme que l’on implore, doit payer des frais d’inscription ou de réinscription scolaire, l’achat de tissus d’uniforme et le coût de confection de ces derniers, le matériel scolaire, les livres d’école, les chaussures, l’écolage, le transport… La liste ne s’arrête pas. Les besoins sont tous réels et pressants.

Pour les nombreux Haïtiens qui, comme Élisabeth, pensent que l’avenir est dans l’éducation, les mois de septembre et d’octobre sont des mois de grand stress et de gymnastique financière. Les consciences sont très agitées. Le débat intérieur est intense : « Achèterai-je, avec l’argent que j’ai gagné à la sueur de mon front, une robe de plus pour une armoire déjà remplie ou allouerai-je ce montant aux frais de réinscription d’un enfant ?» Les commerces non liés aux besoins scolaires fonctionnent alors au ralenti, car le grand cadeau d’une année supplémentaire de scolarité prend, dans la majorité des cas, le dessus sur un besoin que l’on juge fantaisiste durant cette période de l’année. Même les services que l’on penserait prioritaires, comme les soins de santé, sont relégués au second plan.

Pour tenter de se libérer de la tension que l’on vit à ces moments-là, en famille, entre amis ou dans les salons, on se raconte les anecdotes vécues. Par exemple, à l’anniversaire d’une amie, Élisabeth avait distrait la galerie avec ses histoires. Elle s’était plainte de la manière dont un samedi matin, elle avait été réveillée par un coup de fil matinal : six heures quinze du matin ! Tout le monde savait que le samedi était le seul jour de la semaine où elle pouvait traîner un peu plus tard dans son lit, n’ayant pas à aller au travail ou à la messe dominicale. Elle se réjouissait de ne pas avoir, comme son mari, une horloge biologique qui le faisait sortir du lit, quel que soit le jour ou l’occasion, à cinq heures quarante-cinq du matin. Pour se réveiller, elle avait besoin d’un réveil qu’elle s’assurait de sortir de la chambre les samedis, car il lui était arrivé une fois d’oublier de le désactiver en week-end, ce qui l’avait fort embêtée. Un téléphone qui sonne aussi tôt le samedi matin me donne des émotions. Quand, à l’autre bout de l’appareil, – on ne peut plus maintenant dire à l’autre bout du fil –, Dieuseul s’est identifié, elle a tout de suite été fâchée.

– Dieuseul, vois-tu l’heure qu’il est ? lui dit-elle d’une voix maussade.

Et la réponse, toute fière et bête de Dieuseul, l’avait exaspérée.

– Oui, Madame Élisabeth. Tu vois, j’ai attendu le week-end pour t’appeler et être sûr de te trouver sans te déranger. Je sais qu’en semaine tu travailles tellement.

Élisabeth avait raccroché en disant de la rappeler plus tard. Elle avait, de ce fait, passé une mauvaise journée. Sortie tôt de son lit, elle avait pris un café pour avoir l’esprit plus clair. Après le petit déjeuner, c’était elle qui avait rappelé Dieuseul.

Celui-ci avait travaillé avec elle pendant des années, mais l’avait laissée pour se faire engager dans une compagnie de sécurité où, disait-il, le salaire était plus alléchant. La réalité était que le statut était plus prestigieux, et l’uniforme si attirant ! Élisabeth n’avait pas été dupe. Mais peut-on reprocher à un être humain d’avoir des ambitions ? La compagnie n’avait, hélas, pas tardé à opérer une compression du personnel, et Dieuseul s’était retrouvé sans travail. C’aurait été une déchéance de recommencer à travailler pour Élisabeth. Mais il fallait aussi qu’il survive. Il avait donc fait le choix de devenir discrètement un protégé d’Élisabeth. Son orgueil en était blessé, mais, au regard de la société, la situation était plus honorable.

Autre anecdote ! Hier matin, en sortant de chez elle à six heures quarante-cinq pour se rendre au travail, elle avait remarqué la présence de Mario devant sa barrière. Ne voulant pas perdre de temps, elle l’avait alors invité à monter dans sa voiture. Sitôt installé, Mario était allé droit au but : il lui avait présenté les factures des écoles de ses trois enfants en demandant ce qu’elle pouvait faire pour lui. Élisabeth habitait maintenant Laboule, et son lieu de travail était situé au bas de Delmas, ce que Mario n’ignorait pas. En chemin, elle n’avait pas eu à demander à Mario où le déposer. Mario avait tout programmé et avait exposé son plan : il descendrait de voiture devant le bureau d’Élisabeth d’où il prendrait une camionnette pour se rendre chez lui à Carrefour.

Comment Élisabeth avait connu Mario ? Il était ramasseur de balles sur le court utilisé pour les leçons de tennis de ses enfants. Elle avait supposé que cela ne lui rapportait pas grand-chose et lui faisait de temps à autre des petits cadeaux : un pourboire, des chaussures ou du linge dont son mari pouvait se passer. Cela avait dévoilé sa nature généreuse, et Mario l’avait adoptée. Dans la voiture, il expliqua comment ce serait pratique pour lui de recevoir l’aide le jour même, ce qui lui éviterait les dépenses d’une autre expédition jusqu’à Laboule.

Depuis deux ans, Élisabeth utilisait tous les jours le même sac à main pour se rendre au travail et celui-ci commençait à montrer des signes de fatigue. Elle avait cherché à le remplacer et avait finalement trouvé, d’une dame qui tenait un commerce en chambre, un sac dont le prix était à sa portée. Cette commerçante n’acceptait évidemment pas les paiements par carte de crédit et préférait éviter les chèques. Élisabeth avait pris le montant en espèces pour l’apporter au bureau où cette dame viendrait lui livrer le sac. Ceci devait se passer le jour où Mario était dans sa voiture avec des factures de scolarité pour trois enfants. Personne ne lui avait fait la remarque que son sac périclitait ; c’était peut-être elle seule qui l’avait noté. Quel homme chanceux que ce Mario qui s’adressait à elle le jour où elle avait du cash ! Après avoir garé sa voiture, elle lui tendit l’enveloppe qui contenait l’argent de l’acquisition qu’elle avait planifiée. Elle s’excusa de ce que le montant ne couvrirait les frais que pour un enfant, et Mario la remercia sans effusion. À quelle âme charitable devait-il maintenant s’adresser pour les deux autres ? Élisabeth avait suffisamment d’humour pour finir son histoire en riant de cette fâcheuse coïncidence. Une compagne de bureau, arrivée en même temps qu’elle, la félicita au sujet de son look toujours impeccable. Avec un sourire affectueux, lui dit qu’elle s’étonnait qu’une femme élégante comme elle ne changeât jamais de sac à main…

« Ce genre de bonnes actions amène quand même des satisfactions », continua Élisabeth. Un jeune homme du nom de Claudy pour qui j’ai payé l’écolage est maintenant étudiant en comptabilité d’une école de Port-au-Prince. Il s’exprime correctement et est très reconnaissant envers moi à qui il apporte une fois l’an un cadeau, le plus souvent des légumes du jardin de ses parents. Il a été outré de voir, au coin de chez moi, à Laboule, une pile d’immondices puantes. Élisabeth était très concernée par cette situation qui, parfois, la déprimait. « Ces ordures jetées partout sont la preuve de notre médiocrité », disait-elle tout le temps, surtout quand elle voyait une nuée de mouches les survoler ou que des odeurs désagréables s’en exhalaient. Elle disait souvent à son mari qu’on y remarquait certains déchets emballés dans des sacs poubelle, et c’était pour elle un mystère puisque les gens capables de se payer ce matériel pouvaient s’abonner à un service de ramassage de détritus. Les prix offerts sur le marché par les quelques esprits entrepreneuriaux qui avaient eu l’idée de monter des compagnies offrant ces services étaient jusqu’ici raisonnables. Pouvait-on blâmer le peuple de faire de tout espace vide un dépotoir quand l’État ne mettait pas à sa disposition des poubelles ou des bennes vidées régulièrement ? Claudy lui avait suggéré de placer un écriteau sur le mur devant lequel était toute cette souillure : « Pa jete fatra la a ». Il garantissait que c’était simple et que cela marcherait. On irait les jeter sans doute quelques mètres plus loin mais, au moins, Élisabeth serait soulagée.
Pas très convaincue de l’efficacité de la mesure, Élisabeth ne réagit pas. Mais la semaine d’après, Claudy s’amena chez elle avec une pancarte faite par un de ses amis, et il était prêt à la clouer sur le mur. Elle en fut touchée. Mais la tâche n’était pas aussi simple que cela. Claudy ne pouvait pas avoir accès au mur sans risque d’attraper une maladie, ayant à patauger inévitablement dans la pourriture pour y arriver. Elle encourut donc la dépense d’engager la compagnie privée qui ramassait les ordures chez elle pour une mission spéciale : vider et nettoyer ce coin. Tout de suite après cette opération de nettoyage, Claudy pouvait mettre sa pancarte. Pour montrer à Claudy qu’elle appréciait sa délicatesse, elle l’accompagna dans sa besogne. Pour ce faire, elle choisit de porter sa tenue de sport la plus ancienne ainsi que ses plus vieux tennis, se disant que s’ils étaient contaminés par de la saleté elle s’en débarrasserait, après, sans remords.

Élisabeth est donc debout à moins d’un mètre de Claudy, supervisant les travaux. Avec eux, Jean, son brave garçon de cour. Elle s’assure que la pancarte est droite. Jean tient les clous qu’il passe progressivement à Claudy. Élisabeth voit s’avancer une belle Toyota Land Cruiser, les quatre vitres montées, le climatiseur rafraîchissant sans doute l’atmosphère. La voiture ralentit et la portière arrière droite s’ouvre. Un homme en descend pour se diriger vers le coffre où il y a un sac poubelle. Élisabeth salue alors le conducteur qui n’est autre que Benjamin, un collègue de bureau de son mari. Celui-ci répond, tout gêné, et crie alors à son garçon : « Mais, Jeanjean, qu’est-ce que tu fais ? Je ne faisais que saluer madame. Partons, je suis pressé. »

Jeanjean remonte dans une voiture qui démarre à toute vitesse et Élisabeth comprend le stratagème. Elle est gagnée par le désespoir… « Éducation avant tout » est son moto… Mais où commencer avec l’éducation ?

Une histoire de trottoirs

La mairie de Pétion-Ville avait décidé que les trottoirs de la commune devaient être agrandis. Ils devaient tous avoir deux mètres de large. Noble initiative. Sur les clôtures dont les trottoirs ne répondaient pas aux nouvelles normes, on inscrivait à la peinture rouge : « À démolir MPV ».

Élisabeth savait que MPV était le sigle de Mairie de Pétion-Ville. Cependant, elle avait une interprétation farfelue de cette inscription. Quand elle la voyait, elle ne pouvait s’empêcher de penser que le propriétaire avait crié « Mwen pa vle »[i] quand il avait reçu  l’injonction de reculer son mur et que, de ce fait, il avait été puni avec son mur affublé d’un horrible graffiti pour faire connaître à la ville son insoumission : MPV = Mwen pa vle.

Élisabeth savait que son trottoir ne mesurait qu’un mètre quatre-vingts. Elle n’irait cependant pas au-devant des desiderata de l’État. Comme les autres habitants de la ville, elle ne voulait pas déplacer son mur et, pour sa part, elle attendrait qu’il soit sali par les autorités pour obtempérer. Elle avait autre chose à faire de son argent que de reconstruire un mur qui était en parfait état, sachant, de surcroît, qu’un trottoir plus large ne servirait qu’à abriter plus confortablement des marchands du secteur informel qui, sans qu’elle arrive à se l’expliquer, ne s’étaient encore jamais installés sur le sien. Elle savait pourtant que l’envahissement était incontournable et elle se surprenait à prier que ce soit un marchand de fleurs et non pas un marchand de pèpè[ii] qui s’y établisse, le jour fatidique où quelqu’un réaliserait que cet espace était encore libre. De grands seaux de fleurs seraient plus beaux que des vêtements accrochés au mur à l’aide de cintres déformés par leur multiple usage. Sans oublier que l’installation des pèpè entraînait souvent des essayages par des clients pas toujours prudes, et cela, Élisabeth ne le supporterait pas ! Par contre, il pouvait s’avérer commode de pouvoir s’acheter des fleurs, juste devant chez soi. Elle se doutait que les fleurs amèneraient l’odeur désagréable de l’eau changée trop peu souvent… Mais entre deux maux, il fallait choisir le moindre… Elle préférait définitivement les fleurs aux pèpè.

Et le jour arriva où Élisabeth dut déplacer son mur et où, bien sûr, des marchands s’installèrent sur son trottoir. Mais là, elle eut de la veine ! Ni pèpè ni fleurs : des plantes ! Elle qui avait la passion des beaux jardins, qui soignait et « manucurait » le sien, pouvait maintenant jouir d’un autre jardin et d’une source d’approvisionnement en plantes à portée de la main. Un jour, après la finition des travaux, son regard fut attiré, en sortant de chez elle en voiture, par une multitude de splendides oiseaux du paradis en fleurs. Le comble était de constater que les plantes côté trottoir étaient plus belles que celles côté jardin abîmées par le chantier. Elle arrêta donc sa voiture et en descendit pour acheter des plantes de Jean, ce nouveau « locataire non payant » avec qui il valait mieux faire bon ménage.

Un marché fut vite conclu. Élisabeth demanda de lui porter sa nouvelle acquisition de l’autre côté de la clôture où la somme due serait versée à l’abri d’yeux indiscrets. Jean ne manqua pas d’inspecter en connaisseur le jardin d’Élisabeth. Il lui fit des suggestions pour l’embellir et lui proposa de mettre les plantes en terre tout de suite. La consultation fut plus longue que prévue mais, après un moment, Élisabeth et Jean retournèrent sur le trottoir, tous deux satisfaits. Élisabeth était loin de s’attendre à la forte émotion qui l’attendait : sa voiture n’était plus là. Paniquée, à la pensée qu’on la lui avait volée, elle poussa un cri.

Elle fut vite informée par les marchands du voisinage que sa voiture avait été remorquée parce qu’elle avait laissé les quatre roues sur la chaussée. Elle avait oublié que les trottoirs étant maintenant plus larges, il était devenu obligatoire de se garer avec deux roues sur le trottoir et deux roues sur la chaussée.

Elle refusa, agacée, l’offre farfelue de Jean de l’amener à moto au Service de la circulation ; elle regarda, effarée, le trafic qui n’avançait plus du tout dans sa ville qui bouge[iii]. Elle était énervée d’avoir à saluer tant de gens qui, insensibles à sa mine renfrognée, ne lui demandaient pas si elle avait besoin d’aide. Elle réfléchissait : il lui fallait quatre mille gourdes en espèces pour payer les frais de remorquage en sus de l’argent pour la contravention et elle venait de vider son portefeuille pour payer les plantes. Le bruit incessant des klaxons la faisait enrager. Elle avait envie d’étrangler tous les chauffeurs de Pétion-Ville qui semblaient s’être mis d’accord pour appuyer simultanément sur leurs avertisseurs sonores.

Son téléphone se mettait de la partie ! Il sonnait sans arrêt, augmentant le chaos ! Les conversations téléphoniques étaient bien la dernière chose dont elle avait envie ! Heureusement, elle avait quand même répondu. Les nouvelles allant vite, les appels arrivaient les uns après les autres, l’informant que sa voiture créait un embouteillage monstre à Pétion-Ville. À quelques mètres de chez elle, un gros camion remorque était en panne avec sa voiture exhibée comme un trophée.

Les gens qui l’appelaient riaient de la situation ! – c’est bien que le cellulaire les qualifie de contacts et non d’amis. Amusés, ils lui avaient dit que sa voiture était la cause de ce vacarme ! Non, elle ne pouvait accepter de porter cette responsabilité ! C’était plutôt la faute à un État qui se veut coercitif et qui devient ridicule en ne se donnant pas les moyens de mettre à exécution ses propres sanctions.

D’un pas décidé, elle alla à pied voir ce qui se passait. Sans rien dire, son nouveau fournisseur, Jean, la suivit. Les vendeurs du voisinage aussi. L’embouteillage dans les rues ne faisait pas marcher leur commerce ; autant se déplacer… Les chauffeurs bloqués se laissaient distraire par le spectacle insolite d’Élisabeth ouvrant la marche, suivie de cinq hommes…

Elle n’avait pas marché longtemps pour constater de visu que sa voiture était en effet hissée à l’arrière du camion remorque en panne à une intersection, bloquant ainsi le trafic dans plusieurs sens. Elle s’approcha et vit le capot du camion soulevé avec deux hommes penchés, le visage enfoui très près du moteur, essayant de le faire redémarrer. Un policier, visiblement impuissant, se tenait debout et, dans la mesure où il était en position de faiblesse, il se faisait invectiver par des automobilistes qui baissaient leur vitre et sortaient leur tête pour l’invectiver :

– Vous ne devriez pas vérifier l’état de votre camion avant d’aller emmerder les gens et de ramasser leurs voitures ?

– Combien de temps resterons-nous bloqués là, à cause de l’incurie de votre service ?

Élisabeth s’approcha, pas moins furieuse, pour faire savoir au policier, en lui montrant du doigt sa voiture, qu’elle tenait à la récupérer.

« Dan pouri gen fòs sou bannann mi »[iv], c’est une réalité de la vie. Élisabeth et son cortège ne paraissaient pas menaçants, et le policier fut bien content de pouvoir enfin se défouler :

– Eh bien, madame, ramassez donc vite votre saloperie ! C’est vous qui créez du désordre dans la ville. Si votre voiture n’avait pas été mal garée, il n’y aurait pas eu ce chaos ! Messieurs, cria-t-il, en s’adressant aux deux mécaniciens improvisés, voici la propriétaire de la voiture. Venez la remettre à cette fautrice de troubles. Cela fera un souci de moins à gérer…

Élisabeth eut soudain l’impression d’exploser. Voilà qu’on la traitait de « fautrice de troubles » ! De quoi était-elle donc coupable ? Peut-être, de n’avoir pas payé l’entretien de ce camion remorque pour qu’il ne tombât pas en panne ?

Comme elle se sentit humiliée quand on fit descendre sa voiture au sol et que le policier ajouta avec le ton condescendant de celui qui lui faisait la charité

– Partez, madame, avec votre fatras ! Et puis, je vous fais grâce : vous n’avez rien à payer.

Et il gueula plus impatient

– Madame, partez donc ! Vous ne voyez pas que vous perdez du temps ! Glissez-vous là sur le trottoir entre le camion et ce mur, et vous passerez. Votre voiture est assez petite pour cela. J’espère que d’autres pourront vous suivre. Cela permettra peut-être de dégager un peu la rue en attendant que le camion puisse bouger.

Oui, le coin était libre et, en faisant très attention, elle pouvait conduire  sa voiture sur le trottoir. D’autres pourraient sans doute la suivre en attendant le départ de ce gros camion. Il s’agissait d’un trottoir de deux mètres propre et encore vide. Il devait y avoir un secret ! Pour ce trottoir modèle, elle eut, pendant une seconde, un accès de jalousie. Mais il se dissipa quand elle se souvint que c’était bien connu : à ce coin de rue, le soir, il y avait plein de dames qui faisaient le trottoir…

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[i] Mwen pa vle : Je ne veux pas.

[ii] Pèpè : linge usagé.

[iii] « J’aime Pétion-Ville. Ma ville bouge » : Slogan de la ville de Pétion-Ville, Haïti, depuis l’année 2010.

[iv] Dan pouri gen fòs sou bannann mi : proverbe créole qui, traduit textuellement, signifierait : Les dents pourries ont de la force sur les bananes mûres. Autrement dit : « La raison du plus fort est toujours la meilleure ».

Vie courte, vie longue

Le temps ! Élisabeth en aurait-elle jamais assez ? On pouvait penser qu’elle avait une existence paisible dans son beau pays d’Haïti où elle avait un emploi, un toit et une famille.  Mais la réalité est que vivre dans un pays du tiers monde demande des journées plus longues.

Élisabeth s’appliquait à être ponctuelle, qualité qu’elle trouvait admirable, mais peu courante dans son pays, et les frustrations que cela lui causaient étaient inimaginables. Combien de fois n’avait-elle pas perdu du temps, dans sa journée qui n’en avait déjà pas assez, pour avoir fait l’effort de respecter l’heure d’un rendez-vous avec quelqu’un qui appliquait la norme de la demi-heure ou de l’heure de retard acceptable à Haïti chérie? Pour estimer le temps de son déplacement, elle prenait en considération les inévitables embouteillages, les éventuels contrôles de police, les attroupements intempestifs de piétons qui bloquaient les rues… Toute rencontre d’une heure prenait, en incluant le temps du déplacement, au moins trois heures de la journée, sans compter le temps improductif passé à attendre l’interlocuteur retardataire qui ne s’excusait jamais et ne pouvait plus avancer le prétexte d’une montre qui, subitement, ne marchait plus…  Dans le monde moderne, l’heure est une donnée disponible un peu partout : elle est affichée sur les téléphones cellulaires, nouvelles extensions de l’homme. Les stations de radio que l’on écoute en voiture la diffusent régulièrement, et les tableaux de bord des véhicules l’indiquent… On n’a plus à s’adresser gentiment à un passant pour lui demander “une petite heure en cadeau.” (1)

Tout compte fait, le trafic infernal des rues de Port-au-Prince et de Pétion-Ville était ce qui permettait à Élisabeth d’avoir un peu de complaisance envers les nombreux retardataires. Elle savait qu’aux heures de pointe, il fallait compter une demi-heure par kilomètre et avoir des nerfs solides : klaxons ; piétons ; chauffeurs de tap-taps (2) indisciplinés qui s’arrêtent et redémarrent  à tout bout de champ pour prendre un passager ou en déposer un autre ; motocyclistes de plus en plus nombreux doublant à droite comme à gauche sans crier gare, montant sur les trottoirs dans les rues  trop encombrées ; cela met vite un chauffeur sur les dents, enlève toute velléité de bonne humeur et donne du retard.

Comme dans les matchs de football où l’on joue en fin de partie les arrêts de jeu, au bureau, on prolongeait les journées du nombre de minutes passées dans les rues, nombre de minutes non négligeables ! De ce fait, Élisabeth rentrait souvent chez elle assez tard dans la soirée, épuisée. Mais elle s’estimait chanceuse d’avoir l’aide précieuse de Marie qui servait à la famille le repas chaud qu’elle avait préparé et qui faisait ensuite la vaisselle. Élisabeth s’installait alors à la table de la salle à manger pour travailler un peu à son petit commerce en chambre de cosmétiques. Elle ne pouvait s’empêcher de prêter attention au bruit de l’eau coulant du robinet de l’évier et de crier, de temps à autre : « Trop fort, l’eau pour la vaisselle, Marie ! Le camion d’eau coûte cher. »

Il était important de prêter attention à bien des détails pour palier la carence des services que l’État devrait normalement fournir, et cela prenait du temps. Il fallait penser à mettre de l’eau distillée dans les batteries d’inverter (3), vérifier le niveau d’essence de la génératrice, ne pas oublier de laisser à la maison le chèque pour payer le ramassage des ordures ou la livraison d’eau, s’assurer que la bonbonne de réserve de gaz propane était pleine pour ne pas avoir la désagréable surprise de ne pas être capable de préparer même un café au réveil, prendre les gallons vides d’eau potable pour les remplir. Il ne fallait surtout pas négliger de payer à temps l’abonnement d’électricité même si on n’avait pas reçu de bordereau pour le courant de ville qui n’était fourni que durant quelques heures par jour. L’Ed’H (4) était prompte à débrancher ses abonnés pour quelques jours de retard de paiement et lente à reconnecter après la mise à jour du compte.

Gérer, avec son mari, le petit commerce en chambre prenait du temps, mais les revenus mettaient du beurre dans les épinards. Ils aidaient à financer les vacances annuelles avec la famille. Élisabeth et son mari avaient décidé de toujours visiter des pays développés pour faire connaître à leurs enfants, et goûter eux aussi, des petits plaisirs aussi simples qu’une promenade à pied dans un parc ou une séance de cinéma, choses qu’ils ne pouvaient faire chez eux. Les resorts de la Caraïbe ne les intéressaient pas. Ils avaient vu assez de cocotiers, avaient eu assez de soleil, avaient trop souffert de la chaleur. Ils voulaient voir des conifères, ressentir un peu de fraîcheur et avoir à se couvrir. Élisabeth désirait un vrai changement d’horizon pendant ces deux semaines.

Elle et sa famille avaient visité New York, Montréal, Paris, Rome… Elle revenait toujours enchantée de ses voyages et, dès son retour, elle rêvait du prochain qu’elle commençait à planifier… Elle se disait souvent que la vie était trop courte et qu’elle ne lui permettrait pas de mettre à exécution tous ses projets et tous ses rêves.

Mais seuls les bénis et les privilégiés pensent que la vie est trop courte ! C’est Black Alex qui lui a fait comprendre cette réalité avec son hit chanté de sa voix puissante et perçante qui vous prenait aux tripes :

Lavi a long, li long, li long, li long

Pa gen tankou’l

Ou pralé wap kité’l la

Sa fè’m mal oh ! (5)

En 2002, Black Alex n’avait que vingt-six ans quand il a poussé ce cri de douleur. Il avait pourtant reçu du Bon Dieu un grand talent : cette voix qui lui a fait connaître le succès sans lui apporter le bonheur : « Lavi a long, li long, li long. » Il est mort en 2015 à trente-neuf ans, vie courte ! Il est parti jeune, réalisait Élisabeth qui avait dépassé cet âge.

Jamais elle ne se plaindra que la vie est trop courte. Elle dira plutôt qu’elle était heureuse d’être parmi les bénis qui trouvaient la vie courte parce qu’ils avaient des rêves, des projets, une vie décente et pas de temps à tuer et, souvent, pendant ses journées chargées, elle se surprenait à prononcer cette prière : « Mon Dieu, accorde à tous mes compatriotes le bonheur d’une longue vie qu’ils trouvent trop courte. »


1.- En Haïti, on utilise la formule créole Fè m kado on ti lè pour demander l’heure à un passant. Traduction française : « Offrez-moi une petite heure en cadeau. »

2.-Tap-taps : Véhicules de transport en commun très colorés. Ils n’ont pas de points d’arrêt, et leur nom vient du fait que le passager tape sur la carrosserie du véhicule pour indiquer au chauffeur qu’il est arrivé à destination.

3.-Inverter : Onduleur, convertisseur statique d’électricité. Le mot anglais inverter est couramment utilisé.

4.-Ed’H : Électricité d’Haïti.

5.-Traduction française : La vie est longue, longue, longue, longue. Il n’y a pas comme elle. Vous partirez et la laisserez. Et ça me fait mal, oh !

Le tigre a la peau dure

Le tigre a la peau dure

Aussi loin que sa mémoire remontait, Élisabeth connaissait, exposé dans le salon de ses parents, ce tigre de porcelaine reluisant de propreté. Pour elle, il était l’objet qui permettait de tester si le ménage avait été bien fait dans la maison. Elle voyait souvent sa mère passer l’index sur le dos de l’animal et scruter son doigt,  tout de suite après,  minutieusement, pour s’assurer qu’elle ne pouvait y voir aucun grain de poussière. S’il n’était pas immaculé après avoir caressé l’animal, les remontrances au fidèle serviteur Lhomme ne se faisaient pas attendre :

–         Lhomme, tu n’as pas fait ton travail aujourd’hui. Vois la poussière sur mon tigre, lui reprochait-elle d’un air dégouté.

Il n’était d’ailleurs pas rare de capter les regards expressifs que lançait Lhomme vers cet animal traitre, dénonçant souvent les jours où il avait été un peu négligent.

Comme dans toutes les maisons, le salon, chez Élisabeth,  n’était pas l’endroit désigné pour jouer. Mais, un jour de pluie et d’ennui, Élisabeth et ses sœurs avaient eu l’idée de s’y distraire avec un ballon, en prenant la précaution de faire bien attention à ne rien casser. Pas de passes rapides, un jeu tranquille. Malgré tout, ce qui devait arriver arriva. Le ballon ne tarda pas à frapper le tigre qui se brisa en mille morceaux.

Quelle panique ! Chacun rendit l’autre responsable. D’où était venue cette idée saugrenue de jouer au ballon dans le salon ? Chacun dit s’être laissé entrainer par l’autre. Et personne ne voulut prendre la responsabilité d’annoncer la nouvelle du tigre disparu. On en voulut à ce stupide bibelot qui aurait pu tomber sans se casser, ce qui aurait pu constituer une mise en garde. Ou alors, il aurait pu ne se briser qu’en deux morceaux qu’on aurait juxtaposés… Ainsi, on aurait pu faire semblant de ne pas comprendre ce qui arrivait le jour où  les parents auraient remarqué que ce tigre n’était plus en une seule pièce.

La première chose à faire était donc de prendre un balai pour faire disparaître tous ces éclats projetés au sol, corps du délit… Cela ferait gagner du temps… On déciderait après si on attendrait que l’on remarque la disparition de l’animal ou s’il était plus intelligent de révéler le malheur qui était arrivé. Mais c’était le jour de malchance de ces filles ! Leur maman arriva au salon pendant l’opération et les tractations :

–        Ah, vous avez cassé quelque chose ? dit-elle

Ce fut la panique. Tous les cœurs se mirent à battre plus vite.

–        Avez-vous toutes des chaussures aux pieds ? Il ne faudrait pas vous blesser.

Elle n’avait pas encore compris… Sa colère n’en sera que plus grande quand elle réalisera ce qui s’est passé, pensaient les filles.

–        Tiens, c’est le tigre qui s’est cassé ! dit alors la maman, en éclatant de rire.

Les trois filles ne comprirent pas. « Pi ta Pi tris » (1) se dirent-elles.

–         Il a la peau dure, continue leur maman. Quand votre père et moi l’avons reçu, il y a seize ans, comme cadeau de mariage, votre père l’a détesté. Je ne l’aimais pas tellement,  mais j’ai tenu à l’exposer par amour pour cette vieille dame qui me l’avait offert. Votre père a alors déclaré : « ce tigre, celui qui se chargera de sa mort sera récompensé ». Depuis lors, ce tigre nous a bien fait rire, votre père et moi. Cela nous amuse de penser qu’il nous survivra peut-être. Il a la peau dure. Ce soir, au retour de votre père, je lui annoncerai la mort du tigre. Peut-être que plus tard, vous aurez droit à un cornet de crème à la glace « Au Bec Fin » (2) !

 

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(1) Pi pa pi tris : dicton créole se traduit littéralement : plus tard, plus triste. Renvoyer à plus tard peut amener plus de tristesse, vu que l’on ne sait pas de quoi demain est fait.

(2) Au Bec Fin : café placé à la Rue des Miracles, à Port-au-Prince où l’on servait le soir, dans les années 70-80,  de la crème à la glace aux clients qui restaient assis dans leur voiture.

 

 

Le Nouvelliste – Culture – 15 juin 2015 – Article de Roland Léonard au sujet “Des Nouvelles d’Elisabeth”

Article de Roland Léonard au sujet “Des Nouvelles d’Elisabeth”, paru dans Le Nouvelliste du 15 juin 2015Des Nouvelles d’Elisabeth

Ces larmes qui jouent des tours

Élisabeth a les larmes faciles, et cela lui a souvent joué des tours.

Longtemps officier d’une banque américaine établie en Haïti, elle a toujours apprécié son travail. Elle aimait dire qu’elle avait « le patriotisme de son emploi ». Elle avait d’excellentes relations avec ses collègues de bureau qui lui avaient affectueusement donné le surnom de Madame Baloney. L’histoire à l’origine de ce sobriquet faisait toujours sourire employés supérieurs et subalternes.

Un Américain de passage en Haïti rentre un jour à la banque avec l’arrogance d’un colon en pays conquis. Il veut  obtenir immédiatement du cash en échange d’un de ses chèques tiré sur une banque américaine de New York. Le caissier auquel il s’adresse en premier temps lui explique que ce n’est pas possible. Il demande à voir son superviseur qui lui explique la même chose. Il se met alors à gueuler, affirmant qu’il est dans « sa » banque et que l’on refuse de le servir, qu’il s’assurera de porter plainte au plus haut niveau à la maison mère dès son retour aux États-Unis d’Amérique. Sa voix tonitruante laisse entendre aux employés et aux clients présents qu’il ne quitterait pas les lieux sans avoir obtenu satisfaction. Le superviseur, sentant que la situation devenait hors de contrôle, décide de se référer à un échelon supérieur de la hiérarchie. Il va expliquer le problème à Élisabeth qui demande d’amener ce monsieur à son bureau afin qu’elle lui explique pourquoi on ne pouvait pas l’aider. Accompagné du superviseur, cet « ayant droit » arrive comme une furie dans le carré d’Élisabeth et hurle comme si c’était la seule façon de se faire entendre :

–   Je suis un Américain, client de cette banque aux États-Unis d’Amérique. Je suis muni de mon chéquier plein de chèques tirés sur  une branche de cette même banque à New York. Je visite Haïti pour quinze jours et je suis à court d’argent. Il me faut du cash tout de suite. Votre caissier et son superviseur se permettent de me dire que cela n’est pas possible.

–   Asseyez-vous donc, monsieur. Je me présente, Élisabeth Bastion, responsable du service à la clientèle. Puis-je vous offrir quelque chose à boire ?

Le client, méprisant, refuse d’un geste impatient, mais prend quand même le temps de s’asseoir. Élisabeth lui explique pourquoi on n’est pas capable de lui changer son chèque tout de suite. Elle lui dit qu’on peut cependant l’envoyer à l’encaissement, moyennant qu’il paie les frais de courrier et toute commission chargée par la succursale étrangère. On le préviendra par téléphone quand les fonds arriveront, et il viendra les chercher.

Ce monsieur, visiblement agacé, prend la peine d’écouter puis rétorque :

–   Vous voulez dire, dit-il, que vous êtes un officier de banque et que vous n’avez pas l’autorité de me changer un chèque d’un millier de dollars américains ! Vous pouvez le faire mais vous ne voulez pas le faire pour moi.

Le ton de ce monsieur, qui s’était calmé, recommence à monter.

Élisabeth lui répond avec le calme  du professionnel bien formé et sûr de lui :

–   Non, je ne peux pas le faire pour vous.

Agacé et se sentant vaincu, ce monsieur se lève, met les deux mains sur le bureau d’Élisabeth, se penche vers elle et crie :

–   Baloney !

Il tourne les talons et s’apprête à partir. Élisabeth n’ayant pas compris si ce monsieur voulait s’adresser à un monsieur Baloney, qu’elle ne connaît pas, s’enquiert poliment :

–   Excusez-moi, monsieur, vous avez dit monsieur Baloney ? Je ne le connais pas. Qui est monsieur Baloney ?

Ce monsieur devient rouge de colère et crie en claquant la porte :

–   Baloney is one step nicer than bullshit.

La lumière se fait pour Élisabeth qui éclate de rire. Ce monsieur vient d’ajouter un mot à son vocabulaire anglais : baloney.

Sa question à cet être impatient n’avait rien de sarcastique. Son intention n’était pas de se montrer impertinente, mais sa gentillesse et sa candeur ont indigné et chassé ce monsieur dont le comportement devenait intolérable. Les employés ont adoré l’histoire, et Élisabeth est devenue pour eux Madame Baloney.

C’était intéressant de travailler à la banque, de servir et d’observer toutes sortes de clients :

–   ceux à qui l’argent donnait une attitude arrogante ;

–   ceux qui étaient d’une amabilité exagérée comme s’ils voulaient s’excuser auprès de cet employé de banque qui les servait d’avoir plus d’actifs qu’il n’en aura jamais ;

–   ceux qui attendaient un service tapis rouge pensant que le peu d’argent qu’ils avaient à la banque leur donnait droit à des courbettes ;

–   ceux ayant un complexe d’infériorité par rapport aux autres clients, ou même par rapport au clerc qui les servait, et qui se faisaient tout petits ;

–   ceux qui avaient la grosse tête et étaient offusqués que l’on ne les reconnaisse pas, leur demandant une pièce d’identité et non un autographe.

–   ceux dont la bonne éducation, les bonnes manières et le respect des autres rendaient l’interaction confortable et agréable ;

–        ceux qui n’arrivaient pas à cacher leur inconfort à parler de leur fortune à un inconnu ;

–   ceux qui, au contraire, en racontaient plus qu’il n’était nécessaire, donnant des détails dont on pouvait se passer ;

–   ceux que l’on se faisait un plaisir de servir, leur gentillesse, leur humeur, leur patience étant toujours égales.

L’ambassadeur Wong Yu Sheng faisait partie de cette dernière catégorie. C’était vraiment le client idéal ! Il avait choisi de se faire servir par Élisabeth à qui il annonçait toujours sa visite, même pour le service le plus simple. Si, malgré l’annonce de son arrivée, Élisabeth était occupée à servir un client qui avait fait une apparition imprévue, l’ambassadeur s’asseyait et attendait patiemment. Il trouvait toujours un mot aimable en réponse aux excuses d’Élisabeth pour l’avoir fait attendre. Il souriait, causait juste ce qu’il fallait pour permettre à Élisabeth de régler ses affaires sans être distraite. Il disait que les services d’Élisabeth étaient les meilleurs et que si, pour une raison quelconque, Élisabeth n’était pas à son poste un jour où il visitait la banque, il préférait revenir. Il pensait et l’exprimait que personne ne le servait avec autant d’efficacité. Pendant qu’une transaction était en cours, il échangeait avec Élisabeth quelques propos futiles, parlait souvent de cuisine et de plats chinois, avec le souci, semblait-il, de ne pas la déconcentrer et de ne pas, inutilement, lui prendre trop de temps, ce qui pourrait faire souffrir d’autres clients qui auraient besoin d’elle. L’ambassadeur avait été jusqu’à inviter Élisabeth à dîner une fois l’an pour la remercier de si bien s’occuper de lui à la banque. À cette occasion, l’ambassadeur s’était assuré de faire servir le meilleur des repas à Élisabeth : il l’avait introduit avec un canard laqué et des petites crêpes fourrées de peau de canard auxquelles on avait ajouté de la sauce hoisin et de la ciboulette. Tout ceci faisait qu’Élisabeth aimait penser à l’ambassadeur Wong Yu Sheng comme à un client-ami.

Cependant, quand elle avait arrêté de travailler à la banque, elle ne l’avait plus jamais revu. Elle ne le voyait plus qu’à la télévision si on retransmettait une manifestation à laquelle le corps diplomatique était invité, ou sur les journaux où l’on publiait parfois une photo dans laquelle il apparaissait. Elle avait ressenti un peu de peine quand elle avait dû se rendre à l’évidence que ce n’était pas des rapports d’amitié qui avaient existé entre eux, mais des rapports professionnels courtois. Elle gardait malgré tout un bon souvenir de cette relation avec l’ambassadeur taïwanais Wong Yu Sheng, ce qui n’était pas le cas pour tous ses clients.

En feuilletant un jour le journal, Élisabeth voit l’annonce d’une messe à l’église du Sacré-Cœur de Turgeau pour le très regretté Wong Yu Sheng, ambassadeur de Taïwan en Haïti pendant de nombreuses années, mort depuis déjà un mois à Taïwan. Élisabeth s’étonne de n’avoir, jamais, soupçonné la mort de Wong Yu Sheng, de n’avoir pas appris la nouvelle par la radio, et que dans son cercle d’amis et de parents, cela n’ait jamais été mentionné. Les larmes lui montent aux yeux à l’idée que son ami (oui, la mort lui donnait le droit de reprendre ce titre) Wong Yu Sheng soit apparemment mort en simple quidam.

Élisabeth tire de son sac à main son petit agenda qu’elle tient méticuleusement à jour et consulte tous les matins. Elle y cherche la date et l’heure de cette messe et est contente de constater que rien n’y figure. Elle y inscrit en lettres bien claires : à 4 heures de l’après-midi du vendredi vingt-deux août : messe pour Wong Yu Sheng – Sacré-Cœur.

Elle obtient de son bureau l’autorisation de laisser plus tôt ce jour-là. Elle apporte un tailleur noir liséré de blanc, très seyant, pour se changer et, avant de partir pour la messe, se refait un maquillage soigné grâce à sa trousse de cosmétiques qu’elle avait aussi pensé à prendre avec elle. Élisabeth est élégante, a de la classe et sourit des commentaires de ses collègues de bureau qui la voient prête à partir :

–   Ayayay… Tu vas bloquer la circulation… Les gens s’arrêteront sur ton passage pour te regarder…

Arrivée devant l’église du Sacré-Cœur, elle est agréablement surprise de voir qu’il y a plein de places de parking libres. Ce n’est pas un problème de garer sa voiture contrairement aux dimanches matins. Il est plus facile de se mettre à l’avenue José-Marti et de rentrer par le transept du côté gauche de l’église où les bancs sont placés perpendiculairement à ceux de la nef principale. La porte d’entrée qui donne sur cette rue est dans le champ visuel de la nef et du transept de droite et quatre-vingt-dix pour cent des yeux de l’assemblée sont naturellement braqués sur elle. En général, très peu de gens attendant le début de la messe sont dans le recueillement qui serait de mise à ce moment-là. Leurs yeux sont fixés sur cette entrée et deviennent instinctivement observateurs, inquisiteurs, curieux. À leur décharge, il faut dire que se recueillir n’est pas facile dans une église en train de se remplir et dont les portes ouvertes laissent entrer le vacarme d’une rue haïtienne passante : klaxons, freinages, accélérations, injures, rires, bandes de carnaval  pendant les premiers mois de l’année, raras pendant le carême… C’est que les bruits d’un pays tropical du tiers monde ne sont pas camouflés et contrôlés comme ceux des pays développés et éduqués. Un aéroport en Suisse dans lequel il y a un va-et-vient incessant de passagers tirant leurs bagages, cherchant leurs portes d’embarquement, faisant des achats, mangeant, se faisant des adieux ou se souhaitant la bienvenue est plus silencieux qu’une église en Haïti. Cette dernière ayant, en plus, un grand attrait pour les fous. Sans oublier que pour se rendre à l’église, les gens donnent l’impression d’avoir fait des recherches pour trouver des tenues aussi  excentriques et ridicules que les chapeaux portés par les nobles de ce monde aux mariages royaux. L’architecture d’une église, avec ses bras transversaux coupant la nef principale pour lui donner la forme d’une croix, invite malheureusement le public à se distraire plus qu’à se recueillir.

Quand Élisabeth entre avec assurance au Sacré-Cœur par le transept de gauche pour la messe chantée pour le  regretté Wong Yu Cheng, elle est surprise de voir une église pleine à craquer. Les nombreuses places de parking disponibles l’avaient induite en erreur et lui avait fait croire que l’église serait vide. Ce n’est qu’à la première rangée, où est installé, tout seul, un représentant du Président de la République galonné et décoré, qu’il y a encore des places assises. L’église est si remplie qu’il y a déjà des dames debout dans les allées. Tout le public est féminin, et le représentant du Président est le seul homme présent. Il ne fait pas exception à la règle et en attendant que la messe commence, il se distrait du défilé des gens arrivant par la porte se trouvant dans son champ visuel. Il remarque l’arrivée d’Élisabeth, se lève, s’approche d’elle, lui tend la main et l’invite à s’asseoir à sa gauche au premier rang. Dans cette église bondée de monde, la température, à cette heure de l’après-midi, atteint les trente-deux degrés centigrades. Les manches longues du beau tailleur noir doublé de soie d’Élisabeth font monter pour elle la température d’au moins deux degrés. Elle porte des talons à la hauteur parfaite pour donner de l’élégance à une démarche de femme, mais qui deviennent incommodants quand il faut rester debout un certain temps. Élisabeth est contente de trouver à s’asseoir et ne cherche pas à comprendre pourquoi elle est à cette place d’honneur.

À peine s’est-elle installée que l’officiant s’amène et la messe commence.

L’assistance ne semble rien connaître au rite de la cérémonie. Les voix sont rares et faibles pour répondre aux prières. Personne n’accompagne le sacristain qui s’est dévoué pour entonner les cantiques. Le public est nombreux mais plutôt silencieux. Élisabeth pense que son ami, l’ambassadeur Wong Yu Cheng, méritait des prières plus ardentes. Élisabeth se rend compte qu’elle est, par défaut, le leader de cette assemblée amassée derrière elle. Elle entend la foule se lever quelques secondes après qu’elle s’est elle-même mise debout, s’asseoir après qu’elle s’est assise et s’agenouiller après qu’elle l’a elle-même fait. Ses gestes sont faciles à suivre. Souhaitant que la foule puisse aussi suivre ses réponses à l’officiant, elle les dit d’une voix claire et forte. Au chant d’entrée, au Kyrie et au Gloria, c’est la voix d’Élisabeth que l’on entend. Cela lui donne envie de se retourner et de donner face à la foule qui pourrait peut-être, à ce moment, suivre ses lèvres pour répondre avec elle. Elle a envie de sourire quand elle voit le regard en coin d’un jeune élève qui triche, du représentant du Président de la République qui, lui aussi, est content d’avoir un guide à suivre.

Chant d’entrée, Kyrie, Gloria, première lecture, deuxième lecture, lecture de l’Évangile… et c’est le moment de l’homélie.

Le prêtre dit qu’il est touché de voir la foule venue prier pour le repos de l’âme de l’ambassadeur Wong Yu Sheng, cet homme menu mais qui avait un si grand cœur que l’on se demande si son corps suffisait à le contenir. C’est sans doute cela qui donnait cet aura à Wong Yu Sheng. Il a discrètement touché la vie de tant de femmes. Ne craignant point de salir sa réputation d’ambassadeur, il se donnait pour mission d’aller régulièrement chercher les prostituées postées aux coins des rues pour les persuader qu’elles étaient capables de gagner plus honorablement leur vie. Il les invitait à s’inscrire dans des écoles professionnelles.  Il payait inscription, écolage. Il leur donnait même une allocation mensuelle leur permettant de se nourrir sans avoir à se comporter en femmes éveillant les bas instincts des hommes mais en grandes dames, prouvant ainsi que seule la misère et l’instinct de survie les avaient portées à s’humilier et à pratiquer ce métier consistant à vendre leurs charmes. L’ambassadeur Wong Yu Sheng a transformé des milliers de filles de joie en couturières, cuisinières, pâtissières, jardinières d’enfants, professeurs d’école… Certaines ont même pu se rendre à Taïwan pour parfaire leur formation.

Élisabeth est très émue par tout ce qu’elle apprend. Elle est bouleversée de découvrir le grand homme qu’était son client-ami, l’aimable Wong Yu Sheng, et les larmes lui montent aux yeux. D’admettre qu’elle ne connaissait pas plus de lui que sa gentillesse exemplaire fait monter un peu plus de larmes à ses yeux. Le regret de savoir qu’elle ne pourra jamais apprendre de la bouche même de ce bienfaiteur, qu’elle pensait connaître, tout le bien qu’il faisait, augmente son désespoir et elle pleure encore plus. L’humilité de ce monsieur, qui a touché tant de vies sans jamais en parler, l’émeut et fait jaillir encore des larmes. Assise  en première rangée à côté du représentant du Président de la République, Élisabeth pleure plus que toutes ces dames à qui Wong Yu Sheng a sauvé la vie.

La messe continue. Au Credo, la voix d’Élisabeth est à peine perceptible. Elle est tremblotante et pleine de larmes. Elle reprend un peu de force au Notre Père et à l’Agnus Dei. Mais, après la conclusion, les beaux témoignages de dames très correctes montant en chaire, pour avouer qu’elles n’ont pas toujours été correctes et pour affirmer que sans le passage de Wong Yu Sheng dans leur vie elles ne seraient rien, font revenir abondamment les larmes d’Élisabeth. Elle a les yeux et le nez rouges. quand arrive la fin de la cérémonie et que le public a envie de saluer quelqu’un afin de faire savoir qu’il était là. Le représentant du Président a sans doute d’autres obligations. Il ne peut s’éterniser sur les lieux. Il ne sait pas qui est cette dame protocolaire, très affectée par la mort de Wong Yu Sheng, qu’il a invitée à s’asseoir auprès de lui, mais il a lui aussi envie de faire connaître sa présence avant de se retirer. Il se tourne donc vers sa gauche et tend la main à Élisabeth. Il garde entre ses deux mains la main droite qu’Élisabeth lui a tendu en retour et se penche en avant pour lui présenter, sur un ton très attristé, tout à fait de circonstance, les sympathies du Président de la République et les siennes. Élisabeth les reçoit. La foule a compris qu’Élisabeth est la personne qu’il faut saluer. Le représentant du Président de la République d’Haïti se retire, et Élisabeth reçoit, éplorée, plus d’un millier de baisers d’ex-prostituées.

Un sourire, presque un rire, remplace ses larmes quand son imagination fait trotter dans sa tête, épuisée par ces baisers auxquels elle ne peut échapper, les différents titres que ces dames lui attribueront  après cette messe pour le repos de l’âme de Wong Yu Sheng. Certaines diront qu’elles ont salué la veuve de Wong Yu Sheng qui n’était pas une Asiatique, d’autres, une employée discrète de l’ambassade qu’elles n’avaient jamais rencontrée auparavant, d’autres encore, un membre du corps diplomatique, et la majorité pensera à une proxénète. Élisabeth ne peut, à ce moment, retenir son rire. Le représentant du Président de la République et un millier d’ex-prostituées la reconnaîtront dorénavant comme une proxénète. Élisabeth, une proxénète ! Certaines raconteront qu’il était étonnant de voir cette proxénète, encore active, pleurer autant la mort de Wong Yu Sheng qui lui a fait perdre tant d’employés, d’autres diront que c’était touchant de voir une proxénète repentie pleurant chaudement le départ de celui qui a enlevé le diable de son âme.

Élisabeth reçoit maintenant les salutations du reste de la foule avec, mêlé à ses larmes, un sourire qu’elle ne peut contenir. Ceci la fera percevoir comme une proxénète déséquilibrée, mélangeant rires et pleurs, ces pleurs qui lui jouent des tours.

Très peu de temps après, Élisabeth eut encore à enfiler son tailleur noir liseré de blanc pour se rendre, pour des raisons tout à fait différentes, à d’autres funérailles. Elle était récemment devenue la voisine d’un chroniqueur d’une radio à grande écoute en Haïti. Respectant les coutumes, ils s’étaient rendu les visites de quartier. Ils avaient sympathisé, et une amitié naissait. . Parmi les sujets abordés à la première rencontre, ce nouveau futur parent (« vwazinaj se fanmi », n’est-ce pas ?) avait parlé avec admiration de madame Martine Jasmin, sa tante. Grande et remarquable activiste féministe, cette dame passait sa vie à défendre la femme avec passion. Elle était toujours prête à intervenir en sa faveur. Elle se faisait l’avocate des filles mères auprès des papas qui ne faisaient pas face à leurs responsabilités et trouvait moyen d’obtenir d’eux un soutien, ne serait-ce que financier, pour ces enfants qu’ils avaient conçus. Elle s’emballait contre toute forme de publicité qui utilisait un corps de femme : une femme en tenue décolletée dans une publicité pour des pneus la faisait débarquer au bureau du  PDG de la société pour le convaincre que les images utilisées pour vendre son produit étaient offensantes pour la femme et qu’il convenait de les changer. Même processus pour une publicité avec une femme en bikini au bord de la plage buvant une boisson rafraîchissante. Les dirigeants des grandes boîtes haïtiennes étaient arrivés à craindre ses verts sermons. La question : « Cette pub passera-t-elle le test Martine Jasmin ? » était devenue une question à laquelle s’attendaient maintenant les agents de publicité. Élisabeth s’était étonnée de n’avoir jamais auparavant entendu parler de madame Martine Jasmin. Elle était surprise de réaliser que, par contre, son mari la connaissait, vu qu’il avait, pendant cette visite, émis des opinions positives à son sujet.

Un mois plus tard, elle apprend à la radio la mort subite et inattendue de madame Martine Jasmin.  Élisabeth est secouée par la nouvelle. Voilà une personne qui laisse cette terre très peu de temps après qu’Élisabeth a appris son existence. Élisabeth se sent dans l’obligation d’aller à ses funérailles à cause de son nouveau voisin et de la longue conversation qu’ils ont eue autour de madame Jasmin à leur dernière rencontre. Elle tire de son sac à main son petit agenda qu’elle tient méticuleusement à jour et consulte tous les matins. Elle y inscrit à la date et l’heure annoncée à la radio : Funérailles Martine Jasmin – Sacré-Cœur.

Au jour indiqué, Élisabeth se rend seule à ces funérailles. Son mari la remercie de le représenter pour l’occasion et la félicite de cette marque d’attention vis-à-vis d’un voisin.

Il y a beaucoup de monde à l’église mais pas la foule qu’on attendrait pour une activiste défendant la femme avec autant d’acharnement. Madame Jasmin est morte dans sa cinquantaine, assez jeune pour provoquer beaucoup de larmes. Élisabeth remarque que le public est correct mais pas plus ému qu’il ne l’aurait été pour un vieillard Le voisin d’Élisabeth est assis, bien sûr, avec sa femme, avec la famille et reçoit les salutations. Il a un port digne, mais il ne pleure pas. Ce n’est pas étonnant : les hommes ne pleurent pas aux funérailles, ne pleurent pas en général, cela dénote un manque de virilité. Élisabeth regarde aussi la mère de son voisin, sœur de la défunte. Elle non plus ne pleure pas. Le mari, monsieur Jasmin, le veuf, est stoïque. Il ne pleure pas. Les frères et sœurs, les neveux et nièces sont sérieux… ils ne pleurent pas. Élisabeth est alors prise de chagrin pour cette femme, cette féministe enterrée à sec. Elle n’a pas eu le bonheur d’avoir des enfants, et c’est la raison de ces funérailles sans larmes. Ses enfants l’auraient certainement pleurée. Et son mari n’aurait-il pas faibli si cette épouse lui avait laissé des fruits dont il serait maintenant seul responsable ? Et ces femmes qui suivent son mouvement féministe, pourquoi ne se laissent-elles pas aller à l’émotion ? Elles suivaient une idée, un leader, mais n’avaient pas d’affection pour la personne qui véhiculait cette idée ? Élisabeth est profondément chagrinée que ce défenseur de la femme soit enterré sans une larme, et cela fait couler les siennes. Elle se met à pleurer. Elle pleure les bonheurs qu’elle imagine que cette femme n’a pas connus. Elle pleure du fait que cette femme, engagée envers la cause féminine n’ait pas atteint l’épanouissement suprême de la féminité que procure la maternité. Elle pleure du fait que personne ne pleure. Maintenant, Élisabeth n’arrive plus à contenir ses larmes qui coulent à flots. Elle pleure de ne pouvoir s’arrêter de pleurer. Elle pleure de se faire remarquer dans l’assemblée. Elle pleure au point d’être remuée. Elle pleure alors de sa trop grande sensibilité qui est sans doute anormale. Elle pleure encore quand la cérémonie est finie et que le cortège familial suit le cercueil pour sortir de l’église. Elle pleure de ne pas pouvoir arrêter ses larmes. Elle pleure de se trouver bête. Elle pleure toujours quand son voisin passe à côté d’elle en défilant derrière le cercueil, et son désespoir n’échappe pas au voisin qui le lendemain appelle au téléphone pour annoncer au couple sa visite :

–        Je suis venu vous remercier pour la présence d’Élisabeth aux funérailles de ma tante. Mon cher voisin, elle t’a bien représenté. Je veux aussi te présenter mes sympathies, Élisabeth. Je ne savais pas que tu étais la meilleure amie de ma tante. Tu ne me l’as pas dit quand nous parlions d’elle récemment. Je m’en suis seulement rendu compte, hier, en voyant ton chagrin aux funérailles. C’est dur de perdre une amie, et tu as droit à mes condoléances. Oui, un leader est parti. Je voudrais faire une émission de radio en son honneur. J’ai déjà contacté des membres du mouvement féminin qu’elle dirigeait. Mais ce serait intéressant d’avoir aussi le témoignage d’une de ses amies chères, une personne comme toi pour qui, visiblement, sa mort a laissé un grand vide.

Ah ! ces larmes qui lui jouent des tours ! Élisabeth a envie de rire en voyant l’expression de surprise de son mari. Il semble perdu. En toute honnêteté, elle avoue à son nouveau voisin qu’elle ne connaissait pas du tout madame Martine Jasmin et qu’il lui faudra chercher ailleurs le témoignage d’une amie :

–   Oui, vois-tu, doit lui déclarer Élisabeth, j’ai les larmes faciles. Je m’excuse qu’elles t’aient induit en erreur. Je dois être honnête, je n’ai pas connu ta tante.

L’aspect inattendu de cette déclaration fait éclater de rire tout le monde.

–   Mais tu étais la plus affectée aux funérailles ! lui dit le voisin.

–   Ça alors ! Je dois aller raconter celle-là à ma femme qui me disait que ton chagrin lui fendait le cœur.

Le nouveau voisin ne reste pas plus longtemps. Élisabeth et son mari rient ensemble à la pensée qu’il est pressé d’aller raconter à sa femme que, sous des apparences très normales, il manque une feuille à la nouvelle voisine. Elle est un peu déséquilibrée !

*

Élisabeth avait encore enfilé son tailleur noir liseré de blanc… mais, cette fois, dans le but de se défouler. Elle venait d’apprendre une nouvelle qui lui fendait le cœur : sa mère était atteinte d’un cancer déjà métastasé. Elle vivait ses derniers jours. Élisabeth n’arrive pas à contenir sa douleur et pense que verser des larmes chaudes qui ne provoqueraient aucune question indiscrète serait sa meilleure auto-thérapie. Il lui vint à l’esprit qu’à des funérailles, elle pourrait non seulement pleurer sans retenue, mais aller, peut-être, jusqu’à crier. Elle n’arriverait certainement pas à « prendre crise », se jetant par terre, remuée par des spasmes et poussant des cris stridents. Elle avait toujours eu horreur de ce spectacle  que l’on voyait souvent  aux funérailles en Haïti et s’étonnait maintenant de le juger comme un bon moyen de se défouler. Elle n’irait pas à cet extrême, mais ces larmes, qui lui venaient facilement, la soulageraient. Cette fois donc, quand elle enfila son « uniforme d’enterrement », le fameux tailleur noir liseré de blanc, la date n’avait pas été inscrite auparavant dans le petit agenda qu’elle tient méticuleusement à jour et consulte tous les matins. Elle s’était plutôt fiée au dicton créole : « Wè pa wè, antèman pou katrè. » Et une heure auparavant, elle s’était rendue dans la zone du Sacré-Cœur de Turgeau, où s’alignaient plusieurs parloirs funéraires, avec l’idée d’assister à celui qui avait le plus de monde et où elle passerait donc le plus inaperçue. La tâche avait été facile, il n’y avait ce jour-là une exposition de corps qu’au parloir funéraire de l’Ange Bleu.

Elle rentre donc dans la salle climatisée où le corps est exposé et s’assied discrètement à la dernière rangée. Elle se passe de salutations à la famille. Ce n’est pas nécessaire. Elle ne connaît pas ces gens, et ces gens ne la connaissent pas. Elle est venue à ces funérailles simplement pour pleurer librement, sans choquer personne. Elle regarde le cercueil. C’est un homme pas très âgé que l’on enterre, il doit être dans la cinquantaine. Un coup d’œil vers la famille : la veuve est assise à la tête du cercueil, deux jeunes couples et une jeune fille sont auprès d’elle, leurs enfants sans aucun doute. La veuve a approché sa chaise du cercueil de façon à pouvoir se pencher vers son défunt mari pour lui caresser tendrement la tête. Les enfants, de jeunes adultes, viennent de temps en temps réconforter leur mère en lui passant la main sur le dos, en lui posant un baiser sur le front. Il est évident que c’est une famille unie.

À l’Ange Bleu, la dépouille mortelle est placée comme d’habitude au fond de la salle, bien centrée par rapport au mur qui donne face à la porte d’entrée. Des rangées de chaises sont placées perpendiculairement au cercueil, un groupe du côté de la tête du défunt, un autre groupe du côté des pieds. Ces deux groupes sont donc assis l’un en face de l’autre avec une allée laissant défiler ceux qui viennent les saluer, pour les séparer. Élisabeth est assise du côté des pieds de la dépouille mortelle,  et donne ainsi face à la famille immédiate du défunt.

À cause de ses problèmes, elle est plus vulnérable qu’un autre jour à la douleur, et elle le sait. Elle ne s’étonne pas d’avoir très vite des larmes qui lui montent aux yeux face à ce triste tableau d’une famille qui perd trop tôt un être cher, un mari et un père. Elle se laisse aller et pleure sans retenue. Après tout, c’était le but de cet exercice. Mais cette femme, qui s’est assise sans saluer la famille, qui assiste à de longues salutations et qui maintenant pleure, attire bien vite l’attention des enfants du mort. Intrigués, ils la regardent avec de plus en plus d’insistance. La veuve éplorée finit aussi par la remarquer, abandonne un moment les caresses à son mari pour se pencher à l’oreille de son fils, assis à sa droite, et lui chuchoter quelque chose. Il ne fait pas de doute que c’est pour demander qui est cette pleureuse. Et maintenant le tableau rappelle ce jeu qu’Élisabeth aimait pratiquer dans son enfance et qu’on appelait « téléphone ». Il consistait à chuchoter une phrase à l’oreille d’une première personne, qui la chuchotait à une deuxième, qui la chuchotait à une troisième, et ainsi de suite jusqu’à ce que la phrase, arrivée à la dernière personne en ligne, soit dite à voix haute, inévitablement et involontairement déformée, ce qui finit par faire rire les joueurs.

Mais, à ce parloir, arrivée en fin de ligne, la phrase n’est pas dite à voix haute. Les cinq personnes se penchent en avant pour se regarder l’une l’autre, échanger des signes incompréhensibles pour ceux qui ne font pas partie du clan. Et une nouvelle phrase part du côté gauche, cette fois. C’est la jeune fille qui la dit à la femme assise à côté d’elle. Chaque nouveau récipiendaire de la phrase lance maintenant un regard hostile à Élisabeth. Si ces gens savaient, pense-t-elle, combien ils n’ont aucune raison de se méfier de moi ? Et ceci lui fait esquisser un sourire au milieu de ses larmes. Ce sourire sur le visage d’Élisabeth arrive au moment même où cette phrase est chuchotée à l’oreille du fils assis à côté de la veuve. Il l’a vu et lance un regard indigné à Élisabeth. Celle-ci comprend que sa présence dans ce lieu n’est pas bienvenue Mais, le chagrin de cette famille lui fait sentir que chacun a ses problèmes, ses soucis, ses tourments, et cela lui remonte un peu le moral. C’est drôle que l’être humain prend courage en voyant le malheur de l’autre. Malgré l’inconfort que crée sa présence, Élisabeth ne veut pas s ‘en aller. Elle pleure. C’est inoffensif.

Vient le moment des discours avant la fermeture du cercueil et la levée du corps. Une fille se lève et dit combien elle a eu un père aimant et sa mère, un époux exemplaire. Ce monsieur a donc deux filles et un fils, un gendre et une bru. Leur chagrin émeut Élisabeth. Elle pleure, et ses pleurs exaspèrent cette famille. Une femme, accompagnée d’un guitariste, se place maintenant devant le cercueil. Elle dit qu’à la demande de l’épouse éplorée, elle va chanter ce chant que son mari défunt, qu’elle n’oubliera jamais, lui a chanté toute la vie. Avec une voix merveilleuse elle entonne :

Après toi je n’aurai plus d’amour

Après toi mon cœur sera fermé pour toujours
Ici-bas rien ne m’attire que ton sourire
Ici-bas rien ne m’émeut que tes grands yeux si bleus
Tout en moi t’appartient sans retour
Après toi je n’aurai plus d’amour.

C’est beau ! C’est magnifique ! Élisabeth savait entendre ce tango interprété par Tino Rossi, mais n’avait jamais pris la peine d’écouter attentivement les paroles. Elle est touchée par ces belles paroles, ce témoignage d’amour, cette voix si pure, l’amour profond qui a visiblement existé dans ce couple, et un sanglot bruyant lui sort de la gorge pendant que ses épaules tremblent. Elle a l’air plus remuée que la veuve, les filles, le fils, le gendre, la bru qui maintenant ne semblent pas capables de faire autre chose que de regarder ce spectacle ahurissant. Toute la famille la regarde, fâchée. Le fils aîné se lève, se tient très droit comme pour se donner de l’assurance et va à la rencontre d’Élisabeth à qui il dit posément à voix basse :

–   Madame, vraiment, vous n’avez pas votre place ici.

Il lui prend le bras, l’aide à se lever de sa chaise et l’accompagne à la porte. L’assistance, interloquée, regarde la scène. Élisabeth ne se défend pas, se laisse guider vers la sortie, incapable de marcher droit, sa vue troublée par des larmes abondantes. Elle était venue se défouler, mais, maintenant, à son chagrin qu’elle était venue noyer, s’est ajoutée une nouvelle peine.

Élisabeth pleure d’avoir inutilement causé du chagrin à toute une famille.

Elle pleure d’avoir entaché la réputation de mari fidèle de ce monsieur qu’elle ne connaît pas.

Elle pleure de ne jamais pouvoir effacer la déception et les doutes qu’elle a sans raison apportés aujourd’hui à toute une famille.

Elle pleure d’avoir fait mal, très mal.

Cette fois, ses larmes n’ont pas fait naître un sourire chez Élisabeth. Elles lui ont mis une boule dans la gorge. Loin de l’avoir libérée, elles lui ont donné un sentiment de culpabilité au goût amer.

Ah ! les larmes d’Élisabeth lui ont joué bien des tours !

Elles sont venues spontanément quand elles l’ont fait passer pour une proxénète déséquilibrée ;  c’était drôle.

Quand elles ont fait croire qu’elle était la meilleure amie d’une activiste féministe qu’elle ne connaissait pas, c’était amusant.

Quand elle a cherché à en verser pour se défouler, elles lui ont donné un profond remords ; cela fait mal.

Les push-ups

 

Élisabeth aimait bien le titre de « reporter sans frontières » que lui avaient donné ses enfants. Elle se faisait un plaisir et un devoir d’assister à tous les événements familiaux : voyages, baptêmes, premières communions, mariages, anniversaires, fiançailles… Elle photographiait les petits faits dignes d’attention, les consignait dans son carnet dont elle ne se séparait pas et, une fois rentrée au bercail, se mettait consciencieusement au travail. Elle écrivait sa chronique, transférait ses photos sur son ordinateur. Les facilités extraordinaires mises à sa disposition par les temps modernes lui permettaient de partager bien vite ces souvenirs avec tous les membres de la famille, présents ou absents à l’événement.

Élisabeth aimait écrire et relisait ses chroniques familiales aux heures perdues, les utilisant comme aide-mémoire. « Les paroles s’envolent, les écrits restent ». Elle souhaitait que ses comptes rendus se transmettent aux futures générations de la famille, leur permettant de camper les personnalités qu’elles n’avaient pas connues. L’écriture lui conférait un certain pouvoir.

Élisabeth souffrait cependant de l’absence de commentaires écrits de ses lecteurs, et leurs commentaires de vive voix l’étonnaient toujours. Celui qui revenait le plus souvent :
– Élisabeth, tu devrais écrire.
Quelle surprise chaque fois qu’on le lui disait après qu’elle eut diffusé une de ses chroniques !…
N’est-ce pas ce que je viens de faire ? pensait-elle.
Ses chroniques étaient du travail consciencieux. Elle ne perdait pas de temps pour les rédiger. Il était important qu’elles soient d’actualité. Elle consultait son petit cahier et sa mémoire avant que celle-ci n’efface certains faits. Elle faisait très attention à ne pas oublier un détail charmant, un petit fait touchant, un incident amusant ou le moment mémorable. Elle tâchait de placer tous les acteurs de la réunion en situation et faisait en sorte que nul ne soit oublié.

Et toujours, elle devait se résigner aux commentaires qui répondaient si peu à son attente :
– J’ai lu.
– J’ai reçu.
– J’ai sauvegardé, mais pas encore lu, c’est tellement long !
– Tu devrais écrire.

Elle n’était pas plus heureuse des commentaires reçus pour ses reportages photographiques commentés qui lui prenaient aussi beaucoup de temps. Elle transférait ses photos de sa caméra à son ordinateur, puis de l’ordinateur à Kodakgallery.com et s’appliquait à mettre une légende au bas de chaque photo.
– J’ai vu.
– J’ai reçu.
– J’attends d’avoir du temps pour regarder ton album qui a sûrement beaucoup de photos.
– Tu aimes vraiment Kodakgallery.com, tu es la seule à utiliser ce site.
– Tu devrais être un reporter.
Décevants, vraiment décevants, ces commentaires !

Mais, Élisabeth ne se laissait pas abattre et continuait à travailler.

Par exemple, le mariage « destination » de sa nièce en République Dominicaine où tout le monde était réuni dans un hôtel de plage était un rêve. Plus de cent parents et amis étaient ensemble pendant trois jours ! Deux familles qui se connaissaient, s’aimaient et se soudaient par le mariage de ces jeunes. Heureuse décision qu’ils avaient prise de se marier et de permettre à ces deux familles déjà liées par l’amitié de pouvoir maintenant être des alliées. Les invités étaient venus d’un peu partout : Haïti, États-Unis, Canada, Aruba, Guatemala, Allemagne… Bien que ceux qui ont répondu à l’appel fussent nombreux, il y avait quand même des absents. Les retrouvailles étaient belles, la réunion chaleureuse, et le bonheur des mariés évident. Le territoire neutre choisi pour la fête rendait l’ambiance encore plus détendue… Les parents des mariés ayant lancé l’invitation avaient été exonérés des soucis des hôtes qui reçoivent chez eux. Ils avaient le grand luxe de pouvoir répondre aux requêtes de leurs invités :
– Demandez à l’hôtel.
– Demandez à la réception de l’hôtel.
– Voyez le manager de l’hôtel.

Beaucoup de matière de qualité pour cette chronique d’Élisabeth ! Et cet e-mail partait trois jours après le mariage

To : Danièle, Dominique, Viviane, Yasmine, Norah, Florence, Raymonde, Ginette, Rosemarie, Odile, Carmelle, Alexandra, Véronique, Sébastien, Michel, Darly, Rafaelle, Anaïs, Isabelle, Marie, François, Pascale, Nicole, Josiane, Diana, Amélie, Nathalie, Gérard, présents, absents
From : Élisabeth
Re : Le mariage de Danièle
June 26, 2012. 1:02 am

Oui, Élisabeth, soucieuse comme toujours de ne pas produire une chronique démodée, s’était bien vite mise au travail. Elle acheminait six pages dactylographiées à ses lecteurs, essayant de partager émotions, amour, humour, faits, avec ceux qui étaient là et ceux qui n’avaient pas pu être là. Il était bien une heure du matin quand son travail était prêt, quand elle avait révisé pour la vingtième fois son ouvrage et estimé qu’elle pouvait presser sur le bouton Send.

Élisabeth s’endormait profondément après avoir envoyé son texte, du repos mérité après un dur labeur.

Satisfaction suprême du lendemain matin : un appel de la mariée !
– Merci beaucoup, Élisabeth. J’adore ton récit. Je le relirai de temps en temps. Grâce à toi, personne n’oubliera mon mariage. Je suis contente. Merci ! Merci ! Texte à conserver à jamais. Cet appel valait de l’or pour Élisabeth. Une appréciation
enthousiaste et positive du personnage principal, la mariée, cela fait chaud au cœur. Elle est contente et elle sent que, finalement, sa chronique suscitera enfin des commentaires positifs des récipiendaires.

Pendant la journée, elle consulte plus souvent que d’habitude sa boîte aux lettres. Elle a vraiment envie d’un suivi à sa chronique. Mais toute la journée, jamais plus que cela dans son Inbox :
– Last Call by NM. 30 % Off. Sale Ends Tomorrow. 10:02 am
– One Step Ahead. Last day to Save. 11:03 am
– Bath and Body Works. Free Shipping – Today Only. 12:20 pm
– The Limited. It’s all about GOLD. 12:28 pm
– Miami Herald Dealsaver Don’t miss these deals on dealsavers. 3:00 pm
Rien de plus sérieux. Un jour, deux jours après… Rien…

Élisabeth remet en question ses activités littéraires. Elle pensait faire plaisir avec ses chroniques, mais peut être qu’elle ennuie…

Trois jours après, il y a du nouveau dans sa boîte aux lettres électronique :
– Odile Re : le mariage de Danièle 4:05 pm
Élisabeth ne se tient pas de joie. Odile est sa meilleure amie. Pas étonnant que ce soit elle qui déclenche la chaîne des commentaires. Enfin, le travail d’Élisabeth va être reconnu. « Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage. » Toute heureuse, Élisabeth clique sur ce message pour l’ouvrir et le lire :

From : Odile
Re : re : Le mariage de Danièle
June 29, 2012. 4:05 pm

Élisabeth,

J’ai lu ton texte racontant le mariage de Danièle et Dominique. Dominique n’a pas fait trente push-ups sur la piste avant sa première danse avec la mariée. Trente push-ups, Élisabeth ! Trente push-ups ! Je ne les ai pas comptés mais je te garantis qu’il n’en a pas fait trente.

Fini… Rien de plus. Élisabeth n’en revient pas… C’est tout ? Non, il doit y avoir une erreur. Ce ne peut être Odile qui lui envoie un message pareil. L’électronique a parfois de ces comportements. Elle ferme et rouvre le message. Il doit être tronqué et lui jouer des tours. Elle le relit une deuxième fois, il est pareil. Ferme et rouvre une troisième fois, on ne sait jamais. Mais il est toujours pareil. Plus de doute, c’est le message.

Élisabeth trouve une consolation à ce mot qui pourrait la décourager : son texte a été lu dans les plus petits détails. Dans ce reportage de six pages dactylographiées, elle a bien raconté ce fait qu’elle avait trouvé impressionnant et inhabituel : Dominique, le marié, étant un moniteur de sport en super forme physique, s’est lancé par terre devant sa dulcinée et a effectué une longue série de push-ups avant d’exécuter sa première danse. Trente, a dit Élisabeth… Il a donné l’impression que c’était un mouvement tout naturel, pas plus difficile que de mettre un pied devant l’autre pour marcher. Il avait réussi, par cet exercice, à épater le public et, on le lui souhaite, la mariée.
Odile a donc tout lu et à même retenu ce détail. Que c’est réconfortant !

Élisabeth se dit qu’elle aurait dû compter les push-ups pour en relater un nombre dans sa chronique. Elle avait vraiment pensé qu’il n’y en avait pas eu ni plus ni moins que trente… une erreur de bonne foi… Mais comme toute erreur, elle a des conséquences. C’est quand même incroyable que ce soit la seule chose qui ait retenu l’attention d’Odile, sa meilleure amie.

Et le déferlement de commentaires, dont Élisabeth rêvait depuis si longtemps, commence :

From : Nathalie
Re : Re : re : Le mariage de Danièle
June 29, 2012. 4:15 pm

Élisabeth, je suis la mère du marié. Je sais que les push-ups que mon fils a faits ne sont pas des push-ups ordinaires, mais des push-ups spéciaux qui ont un nom très recherché dont je pourrai m’enquérir et te faire savoir.

From : Hélène
Re : re : re : re : Le mariage de Danièle
June 29, 2012. 4:18 pm

Dommage que personne n’ait compté les push-ups et puisse dire de manière sûre combien de push-ups le marié a faits. Mais Élisabeth aurait dû s’abstenir d’en donner le nombre vu qu’elle n’en n’était pas certaine.

From : Viviane
Re : re : re : re : re : Le mariage de Danièle
June 29, 2012. 4:21 pm

Et si on demandait au marié combien de push-ups il a faits ?

From : Carmelle
Re : re : re : re : re : re : Le mariage de Danièle
June 29, 2012. 4:24 pm

Et dire que le choix d’un simple mot aurait rendu le texte d’Élisabeth correct : plusieurs à la place de trente aurait résolu le problème.

From : Ginette
Re : re : re : re : re : re : re : Le mariage de Danièle
June 29, 2012. 5:45 pm

Dominique a vraiment fait des push-ups. Peut-être pas trente, mais il en a faits. Il y a même des photos qui le prouvent.

From : Diana
Re : re : re : re : re : re : re : re : re : Le mariage de Danièle
June 29, 2012. 5:53 pm

Bref, Dominique a fait beaucoup de push-ups.

From : Rosemarie
Re : re : re : re : re : re : re : re : re : re : Le mariage de Danièle

Je crois que les push-ups que Dominique a faits s’appellent des clappions.

Les commentaires pleuvaient !!! Mais pas ceux qu’Élisabeth attendait. Ils ne parlaient que de push-ups : du nombre, du type… La longue chronique du mariage de Danièle était devenue un compte rendu sur les push-ups. Ce qu’Élisabeth voulait un aide-mémoire de bons souvenirs avait tourné en méthode de comptage et connaissance de push-ups.

À tous ces e-mails copiés à tous les récipiendaires de son courrier original, Élisabeth ne répondit pas. Elle avait raté son but. Si une réponse d’elle transformait l’œuvre qui se voulait rassembleuse en une polémique, ce serait la catastrophe.

Des mois ont passé. D’autres réunions familiales ont eu lieu. Élisabeth en écrivait toujours les comptes- rendus mais ne les partageait plus. Ses chroniques sont devenues un journal mais elles sont restées des aide-mémoire. À relire quand elle est au creux de la vague pour se rappeler combien c’est bon d’avoir une famille, des amis, des alliés et de se retrouver en famille, entre amis et alliés.

À la dernière réunion de famille, on s’est mis à parler des prouesses des mariés le jour de leur mariage :
– Moi, je n’ai pas bu une goutte d’alcool à mon mariage pour que je sois conscient de tout ce qui se passait.
– Moi, la veille de mon mariage, j’ai fait la fête jusqu’à l’aube, et ma femme l’a su. Nous étions donc fâchés, ma femme et moi, le jour de notre mariage.
– Moi, j’ai chanté pour ma femme avant ma première danse avec elle. Elle ne l’a jamais oublié.

Dominique était à cette réunion. Élisabeth aussi, et comme par hasard Danièle, Dominique, Yasmine, Viviane, Amélie, Nathalie, Odile, Hélène et Norah. Moi, a dit Dominique, ma femme a toujours admiré mon endurance à faire des push-ups. À la réception de notre mariage, devant ma femme et tous mes invités, dans mon beau costume de marié, j’ai fait trente push-ups pour elle avant notre première danse.

Élisabeth était là. Elle a pris note…

Des Nouvelles D’Elisabeth: Je Vous Salue Marie

Élisabeth avait pour habitude de dire bonjour à Maman Marie à son réveil, avant de sortir de son lit, avant de prendre son café, avant même d’adresser un premier mot à son mari. Elle la savait toujours présente et tenait à lui témoigner, en tout premier lieu dans sa journée, cette marque de respect.

 

     Je vous salue Marie, première phrase des journées d’Élisabeth, était suivie de la prière rituelle, récitée différemment selon les circonstances :

– mécaniquement et rapidement, si Élisabeth se rendait compte qu’elle avait trop traîné au lit.

– avec ferveur, si Élisabeth avait une demande bien spécifique à faire à la Vierge Marie.

– de manière suppliante, lorsqu’un souci enlevait paix et sérénité à Élisabeth.

– distraitement, si la radio ou la télévision étaient déjà allumées pour suivre les premières nouvelles de la journée.

– avec le caractère irréfléchi de la routine.

 

Souvent, elle avait une conversation à cœur ouvert avec la Vierge Marie.

 

Je vous salue, Marie, pleine de grâces.

 

Marie, que de tourments tu as dû avoir après avoir accepté, avec grâce, d’être la mère de Dieu en dehors des liens du mariage. Tu étais fiancée à Joseph, n’avais jamais habité avec lui, et tu acceptes d’être enceinte de l’Esprit Saint ! Tu as dit oui à l’ange venu t’annoncer que tu porterais un enfant conçu de l’Esprit Saint, c’est extraordinaire ! Réponse impulsive faite sous le coup de l’émotion, de l’effet de surprise ? Je ne sais pas, mais ton oui est remarquable ! Le plus difficile, Marie, n’a-t-il pas été d’annoncer la nouvelle à ton fiancé Joseph, un homme ? Cela me fait trembler, Marie ! Toi, tu as rendu la tâche facile à l’ange en lui disant oui tout de suite. En retour, il aurait pu t’aider en te disant qu’il irait aussi annoncer la nouvelle à Joseph. Je n’aurais pas aimé être dans tes souliers, Marie. Et si Joseph te répudiait ?

Mais heureusement, Marie, tu as eu cette grâce : Joseph, ton époux, était un homme juste qui ne voulait point te diffamer. Un homme fort, courageux et hardi qui n’a pas craint de te prendre chez lui comme épouse alors que tu portais un enfant qui n’était pas de lui. Quel bel acte de foi ! Quel homme !

 

Je te vois belle, Marie, pleine de grâces : l’attrait de ton visage, la douceur de tes traits. Et ton tempérament. Joseph est extraordinaire d’avoir pu rester chaste à tes côtés.

 

C’est un état de grâce, Marie, que tu aies accepté, à la première demande, la lourde responsabilité de devenir mère de Dieu et ainsi mère des hommes. Combien de nuits de sommeil cette décision t’a-t-elle fait perdre, Marie ? Tout ceci me paraît effrayant. Je tremble en y pensant et j’admire ton courage, Marie. Tu es unique. Je n’en connais point une autre qui aurait accepté. Merci Marie d’avoir dit oui.

 

Je vous salue, Marie, pleine de grâces, le Seigneur est avec vous.

Oui, Marie, le Seigneur est avec toi. Tu es sa mère. C’est drôle, Marie, que je te tutoie quand je te parle spontanément et que je te vouvoie dans la prière que l’on m’a apprise et que j’aime te réciter tous les jours.

 

Le Seigneur est ton fils, Marie Bien-Aimée. Il est aussi fils de Dieu, le Père Tout-Puissant.

 

Marie, tout me paraît difficile dans la naissance du Messie qui vient nous sauver et que tu acceptes de mettre au monde. Fille des tropiques, je ne peux m’empêcher de penser qu’une naissance aurait été plus simple et plus confortable en été quand il fait chaud. Mais ton fils, Jésus, naît le 25 décembre, en plein hiver, Marie, quand il fait froid. Je n’ai pas l’habitude du froid, Marie, et cela a dû être terrible d’enfanter sans assistance. Quelle température faisait-il ce jour-là ? Je ne pense pas qu’on me l’ait jamais dite, ni dans mes classes de catéchisme ni dans les récits bibliques. Ah, mais attend ! Le premier thermomètre de l’histoire, le thermoscope, n’est inventé qu’en 1597 par Galilée (drôle que cet inventeur porte le nom de ta province, Marie) et, en 1717, Fahrenheit donne au thermomètre sa forme moderne. Celsius n’est venu avec son thermomètre à mercure qu’en 1742. Pas question donc que notre chère Bible nous donne la température qu’il faisait à la naissance de Jésus, ton fils. La température n’était pas encore mesurée. On utilisait un adjectif pour en parler : froid, très froid, chaud, très chaud, bon… N’ayant pas les chiffres pour mesurer, le vocabulaire était-il à l’époque plus riche ?

 

Revenons à nos moutons. Ton fils, Marie, n’arrive pas pendant que tu es tranquillement installée chez toi à Nazareth, en Galilée. Il naît alors qu’en bonne épouse soumise, tu as suivi ton mari, Joseph, qui veut respecter les lois et part avec toi pour se faire recenser dans sa ville, Bethléem en Judée, comme le demande l’édit publié par César Auguste. C’est arrivée à Bethléem que tu as eu les douleurs de l’enfantement, Marie. Sont-elles venues plus vite à la suite de cette longue marche, Marie, ou au contraire, tes couches ont-elles été facilitées par cet exercice physique ? Si tu as été longtemps à dos d’animal, les secousses étaient-elles bonnes pour toi ?

 

À Bethléem, il n’y a pas de place pour toi dans l’hôtellerie, Marie. Tu accouches dans une étable, et ton fils, le Sauveur du Monde, est couché dans une crèche. Le Seigneur est avec toi. Tu l’as mis au monde. Tu dois être extenuée, Marie, endolorie par l’accouchement, épuisée par tous ces événements, par ce long déplacement. Tu es Femme, Marie… As-tu connu le baby blues ? Mais, tu es la mère de Dieu, tu dois te montrer forte. Ton baby blues, tu ne pouvais pas le faire connaître, même à ton époux Joseph. Quelle grâce, Marie !

 

Les rois mages sont informés de la naissance de ton fils par une étoile. Ils viennent le visiter et lui apporter des cadeaux.

 

Je suis des temps modernes, Marie, et voyant les communications avancer à un rythme accéléré, je m’étonne souvent que ton fils ait choisi d’arriver à l’époque où les hommes prenaient le temps de regarder les étoiles pour connaître les grandes nouvelles. Cela a tellement limité la propagation de cet événement qui a changé le monde. De nos jours, la naissance du Christ, notre Sauveur, se serait sue par Facebook, Twitter, e-mails, CNN, téléphones cellulaires avec WhatsApp et BBM… Elle aurait fait boule de neige et se serait répandue comme un virus… Ce ne serait pas seulement trois rois mages qui seraient venus visiter Jésus… Et puis, avec Internet, tu aurais pu faire une réservation à un hôtel de Bethléem pour que tu y loges dans des conditions confortables. Tu aurais pu réserver une chambre d’hôpital pour tes couches. Je divague, Marie. Ces moyens de communication sont œuvres des hommes. Cela aurait été de la publicité gratuite pour l’hôtel ou l’hôpital qui t’aurait accueillie, pour ton médecin accoucheur et même l’infirmière qui le seconderait. Il fallait utiliser un moyen créé par le pouvoir de ton fils et l’étoile, c’est parfait. C’est très beau et c’est un rappel aux hommes du monde moderne qu’il leur faut prendre le temps d’admirer la nature, de prêter attention au firmament, cette merveille aux couleurs changeantes mise à notre disposition et que nous ne prenons même plus le temps de regarder. C’est tellement dommage que nous en soyons réduits à admirer le plus souvent un beau ciel sur Instagram au lieu de simplement lever la tête une minute et regarder cette merveille qui est à la disposition de tous, riches ou pauvres, instruits ou ignorants, beaux ou vilains…

 

Je vous salue, Marie, pleine de grâces, le Seigneur est avec vous. Vous êtes bénie entre toutes les femmes.

 

J’avoue, Marie, que le mot « bénie » me fait peur. Il me semble que pour être bénie, il faut humblement accepter des souffrances comme toi.

Marie, voici qu’après la naissance de Jésus, le roi Hérode veut le faire périr. Sur ordre de Joseph, tu le prends et pars avec lui et ton époux en pleine nuit pour l’Égypte où tu resteras jusqu’à la mort d’Hérode. Je me fâche un peu contre Joseph qui, il me semble, ne t’explique jamais trop les raisons des déplacements qu’il t’impose. Joseph t’a-t-il dit pourquoi il se sauvait avec toi, Marie ? T’a-t-il dit la cause de ce départ précipité de Bethléem ? Ou as-tu simplement, en femme soumise, suivi ton époux, mettant de côté toutes tes fatigues accumulées ? Veux-tu nous apprendre, Marie, la soumission totale à nos époux ? Les maris ont-ils donc pouvoir total sur nos faits et gestes, sur le lieu où ils veulent établir leur foyer, sans nous donner d’explication ? Joseph a-t-il voulu te protéger en partant avec toi en pleine nuit sans te dire pourquoi ? A-t-il eu l’intuition que tu serais perpétuellement inquiète et tourmentée si tu savais que le roi Hérode voulait tuer ton fils ? Mais, Marie, ton fils est fils de Dieu ! Un roi de la terre pourrait-il lui faire du tort ? Sans doute, puisque, en acceptant de le mettre au monde, tu as aussi permis à Dieu de se faire homme. Tu es bénie entre toutes les femmes.

 

Marie, comme toi, je suis mère. Je peux te dire que j’attends toujours affection et gentillesse de mes enfants. Comment t’es-tu sentie, Marie, quand Jésus, ton fils, a répondu dans la synagogue à ceux qui dans la grande foule lui annonçaient que tu étais dehors :

–   Qui est ma mère et qui sont mes frères ?

Moi, Marie, j’en aurais été très mortifiée. Une fois seule avec mon fils, je lui aurais fait de vertes remontrances.

–   Qui est ma mère ?

Je lui aurais dit : Apprends une fois, et pour toujours, que JE suis ta mère. Comment peux-tu m’humilier ainsi devant une foule en répondant à ceux qui te disaient que j’étais là : Qui est ma mère ?

Mais, toi, Marie, mère du Christ, n’es-tu pas une mère comme les autres ? Tu es bénie entre toutes les femmes. À ce prix, Marie, je crains de ne pas vouloir être bénie et te remercie, Marie, d’accepter de l’être pour moi.

 

Tu es fidèle aux traditions, Marie. Pour la fête de Pâques, tu vas en famille à Jérusalem. Quand ton fils a déjà 12 ans, presque un teenager, cela se passe bien, comme d’habitude. Mais voilà qu’au retour, après une journée de marche, tu ne le vois pas. Il doit être resté à Jérusalem. Tu retournes donc là-bas et le cherche durant trois jours avant de le trouver. Que d’angoisses ! Tu le retrouves finalement au temple entouré de docteurs qui écoutent avec attention ce jeune. Il y a là de quoi être fière. Mais ton inquiétude ne laisse pas de place à la fierté :

–   Mon enfant, pourquoi nous avez-vous fait cela ? Voyez, votre père et moi, nous vous cherchions, tout affligés.

–   Pourquoi me cherchiez-vous ? te répond-il. Ne saviez-vous pas qu’il me faut être chez mon Père ?

Une autre humiliation, Marie. Tu as eu peur, Marie, peur de le perdre, peur qu’il lui soit arrivé un malheur. Et puis, Marie, c’est à cette réponse que tu as droit ! Ah, Marie, tu es bénie !

 

Je suis contente pour toi, Marie, qu’aux noces de Cana, ton fils t’ait fait passer un bon moment. Quand tu lui as dit qu’il n’y avait plus de vin, il ne t’a pas donné une de ces réponses qui m’aurait fâchée, moi, comme mère. Ce qu’il a accompli ce jour-là m’aurait fait péter d’orgueil. Il a  ordonné de remplir d’eau les urnes et quand il a demandé d’y puiser pour porter le contenu au maître du festin, l’eau avait été changée en vin. Ah, Marie ! Là, je suis vraiment contente pour toi. Enfin un moment de joie méritée ! Il a changé l’eau en vin, et c’était le meilleur cru ! Ah, Marie, j’imagine tes beaux yeux  pétillant de fierté. La fête était belle !

 

Marie, j’ai toujours pensé que la plus grande souffrance sur terre est celle d’une mère perdant son enfant. C’est contre-nature. Les plus âgés doivent partir avant les plus jeunes. Les enfants sont appelés à enterrer leurs parents. Une mort naturelle est moins lourde à supporter qu’un assassinat. Toi, Marie, non seulement tu vois ton fils mourir, mais tu constates qu’il est  tué par des hommes alors que c’est Dieu qui a pouvoir de vie et de mort. Ton fils, qui est venu nous sauver, est battu et condamné à la crucifixion par des hommes. Sur le chemin de son Calvaire, toi, sa mère, tu le vois défiguré, humilié, brisé, avançant douloureusement, tombant et se relevant sous le poids de la croix. Que de souffrances pour ton fils, que de souffrances pour toi, sa mère !

 

Tu es bénie entre toutes les femmes. Merci Marie !

 

Je vous salue, Marie, pleine de grâces, le Seigneur est avec vous. Vous êtes bénie entre toutes les femmes et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni.

 

C’est Élisabeth ta cousine qui te l’a dit la première fois :

–   Le fruit de vos entrailles est béni.

Quand tu as appris que tu porterais un enfant conçu de l’Esprit Saint, tu as aussi appris que ta cousine Élisabeth (au même prénom que moi) était finalement enceinte. Elle avait déjà atteint un certain âge et n’avait jamais pu enfanter. Tu t’es tant réjouie de la grossesse de ta cousine que t’oubliant toi-même, tu es partie la voir dans une ville de Juda et tu es restée trois mois avec elle. Que tu es bonne et généreuse, Marie ! Et c’est magnifique qu’Élisabeth se soit ainsi exprimée à toi :

–   Le fruit de vos entrailles est béni.

 

Je vous salue, Marie, pleine de grâces, le Seigneur est avec vous. Vous êtes bénie entre toutes les femmes et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni. Sainte Marie.

 

Oui, Marie, comme tu es sainte ! Que de misères tu as endurées pour l’humanité tout entière ! Très sainte Marie !

 

Je vous salue, Marie, pleine de grâces, le Seigneur est avec vous. Vous êtes bénie entre toutes les femmes et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni. Sainte Marie, mère de Dieu.

 

Marie, pour moi, aucun des titres que nous te donnons n’est plus glorieux que celui-ci : mère de Dieu. Tu es femme, Marie, et tu as mis Dieu au monde ! Mon Dieu Tout-Puissant est né d’une femme ! C’est le plus grand hommage rendu à la femme. Merci Marie.

 

Je vous salue, Marie, pleine de grâces, le Seigneur est avec vous. Vous êtes bénie entre toutes les femmes et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni. Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous.

 

Jusqu’ici, Marie, dans ma prière je n’ai fait que répéter les paroles de l’ange à l’Annonciation et celles d’Élisabeth à la Visitation. Ce sont des paroles tirées de l’Évangile.

L’inspiration de la deuxième partie de ma prière est différente. Honnêtement, Marie, je pense que le ton de cette demande n’est pas correct :

–   Priez pour nous.

Mes parents m’ont appris à ajouter un « s’il te plaît » à toute demande. Je l’exige aussi de mes enfants et de mon mari pour la requête la plus simple, au risque qu’elle soit ignorée :

–   Je peux avoir de l’eau, s’il te plaît ?

Je n’accepterais pas un :

–   Verse-moi de l’eau.

 

–   Priez pour nous.

C’est ainsi que nous nous adressons à toi. C’est impératif et irrévérencieux. Les deux beaux titres placés avant cette demande ne la rendent pas pour autant gentille.

–   Prie pour moi, s’il te plaît, Marie.

–   Peux-tu prier pour moi, s’il te plaît, Marie ?

Cette dernière formule est celle que je préfère. C’est elle que j’accepterais de ma famille pour une demande bien plus simple.

 

Je vous salue, Marie, pleine de grâces, le Seigneur est avec vous. Vous êtes bénie entre toutes les femmes et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni. Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs.

 

Pourquoi le pauvre devant le mot pécheur ? Il me semble qu’il enlève l’humilité du propos. Je suis pécheur, c’est bien que je le reconnaisse, que j’admette ma faiblesse qui me fait avoir recours à toi, Marie, pour ton intercession. Mais quand je dis être un pauvre pécheur, il y a un peu d’auto-compassion, une sorte d’excuse à mon état de pécheur.

–   Sainte Marie, mère de Dieu, peux-tu s’il te plaît prier pour moi, pécheur ?

C’est ainsi que j’essaierai de t’adresser ma prière.

 

Je vous salue, Marie, pleine de grâces, le Seigneur est avec vous. Vous êtes bénie entre toutes les femmes et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni. Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant.

 

Là, Marie, c’est le comble ! Non seulement je te demande de manière impérative de prier pour moi, mais tu dois le faire maintenant. Pas tout à l’heure, pas quand tu peux, pas quand tu le juges nécessaire, mais maintenant, Marie. Tout de suite.

 

Je vous salue, Marie, pleine de grâces, le Seigneur est avec vous. Vous êtes bénie entre toutes les femmes et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni. Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort.

 

Impossible, Marie ! Nous te demandons l’impossible ! Tu dois prier maintenant pour nous, pas demain, après-demain ou dimanche, mais maintenant et en plus, à l’heure de notre mort. C’est qui d’ailleurs ce nous ? L’humanité entière ? Ce qui veut dire, Marie, que tu dois toujours être vigilante, surveiller le moment, l’heure de ma mort, de chaque mort sur terre,  pour alors être prête à prier pour moi et pour ce pécheur qui meurt chaque seconde quelque part. Plus compliqué que cela, je ne connais pas, Marie !

C’est saint Simon Stock, supérieur de l’Ordre du Carmel qui, en 1265, t’a adressé ces ultimes paroles sur son lit de mort :

–   Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour moi, pauvre pécheur, maintenant et à l’heure de ma mort.

Puisqu’il se trouvait que l’heure de sa mort correspondait à l’heure de sa demande, il était plus facile d’obtempérer à cette demande. De plus, elle est belle cette prière venant d’un fidèle serviteur. Tu as certainement été heureuse de l’entendre et de l’aider.

 

Mais, depuis le treizième siècle, où l’Église a joint ces paroles au « Je vous salue, Marie » pour donner sa forme définitive à l’Ave Maria, tout le monde t’adresse cette prière, dans toutes les langues, à voix haute, dans le cœur, en chantant, sur tous les tons. Quelle cacophonie pour toi, Marie ! Au fait, à qui donnes-tu la priorité ? À celui qui crie le plus fort ou, au contraire, au plus timide ? Au plus persistant ou à celui qui ne s’adresse qu’une fois à toi, l’effet de surprise attirant ton attention et te faisant prendre plus vite soin de lui ? À celui qui pleure ou à celui qui rit ? Que c’est compliqué, Marie !

 

Nous aspirons tous au repos éternel. Mais, toi, Marie, qui a souffert sur terre, nous ne voulons  pas te laisser te reposer ? Nous créons cet embouteillage de prières qui monte sans cesse vers toi. Aimante, généreuse et docile comme tu l’es, tu dois être en train de constamment prier pour nous dans ce bourdonnement perpétuel et étourdissant de prières qui t’arrivent.

 

Je vous salue, Marie, pleine de grâces, le Seigneur est avec vous. Vous êtes bénie entre toutes les femmes et Jésus, le fruit de vos entrailles, est béni. Sainte Marie, mère de Dieu, priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort. Amen. 

 

Cette prière exigeante, on m’a appris à ne pas te l’adresser qu’une fois, Marie. Un Je vous salue, Marie c’est bien, trois c’est mieux, une dizaine de chapelet c’est préférable. Un chapelet entier, cinquante Je vous salue, Marie, c’est recommandé. Un rosaire, trois chapelets, cent cinquante Je vous salue, Marie, c’est à faire. Dire que si l’un de mes enfants me demande quelque chose plus d’une fois, je l’envoie promener en lui rappelant qu’il ne m’aura pas à l’usure, que je ne suis pas sourde, et que j’ai bien compris dès la première fois ce qu’il voulait mais qu’il devait me laisser décider si je pouvais répondre à sa requête.

 

Mais, Marie, je veux te saluer encore une fois. C’est ce qu’on m’a appris au catéchisme.

 

Et Élisabeth récite un second Je vous salue, Marie, parfois un troisième, parfois une dizaine de chapelet, cela dépend du temps qu’elle a avant d’entamer sa journée. Au travail, en faisant ses courses, en s’occupant de sa famille, au moindre moment de répit, Élisabeth récite un Ave Maria. Elle sent que c’est nécessaire, puisque le « maintenant » est passé et qu’elle ne sent pas être encore arrivée à l’heure de sa mort. Si elle veut que Marie prie pour elle, elle doit le lui demander tout le temps.

 

Le soir, Élisabeth a toujours le sentiment de mériter sa nuit de sommeil. Avant de s’endormir, elle tient une fois de plus à saluer la Vierge Marie. Un, deux, trois, dix Je vous salue, Marie lui sont alors adressés, cela varie avec les jours, avec l’heure à laquelle Élisabeth va au lit. Élisabeth dort, mais la planète n’arrête pas de tourner. Marie est donc de service vingt-quatre heures sur vingt-quatre avec des prières qui montent vers elle à tout moment. L’humanité ne lui permet  pas de se reposer.

 

Le matin, Élisabeth est ragaillardie par une bonne nuit de sommeil. Elle a pour habitude de dire bonjour à Maman Marie à son réveil, avant de sortir de son lit, avant de prendre son café, avant même d’adresser un premier mot à son mari. Elle la sait toujours présente et tient à lui témoigner, en tout premier lieu dans sa journée, cette marque de respect.

Des Nouvelles d’Elisabeth: Introduction

Qui est Élisabeth ?

Élisabeth a été bébé, enfant, adolescente, jeune fille, femme, mère, et est maintenant grand-mère.

Élisabeth n’a pas d’histoire. C’est le dicton qui le dit : « Les gens heureux n’ont pas d’histoire. »

Au téméraire qui insisterait pour se faire raconter l’histoire d’Élisabeth, on ne pourrait dire que ceci :

Élisabeth est née en Haïti.

Elle s’est mariée très jeune, comme cela se faisait à son époque.

Comme tant d’autres natifs d’Haïti, elle a émigré un jour aux États-Unis d’Amérique.

Rien de particulier… Rien d’intéressant… Rien de frappant…

Il est impossible de raconter l’histoire d’Élisabeth puisqu’elle n’en a pas. Mais Élisabeth vit.

Nous pouvons donc vous donner des nouvelles d’Élisabeth…