Le National – 25 avril 2016

Agnès Castera et la figure d’Élisabeth

Le tigre a la peau dure

Le tigre a la peau dure

Aussi loin que sa mémoire remontait, Élisabeth connaissait, exposé dans le salon de ses parents, ce tigre de porcelaine reluisant de propreté. Pour elle, il était l’objet qui permettait de tester si le ménage avait été bien fait dans la maison. Elle voyait souvent sa mère passer l’index sur le dos de l’animal et scruter son doigt,  tout de suite après,  minutieusement, pour s’assurer qu’elle ne pouvait y voir aucun grain de poussière. S’il n’était pas immaculé après avoir caressé l’animal, les remontrances au fidèle serviteur Lhomme ne se faisaient pas attendre :

–         Lhomme, tu n’as pas fait ton travail aujourd’hui. Vois la poussière sur mon tigre, lui reprochait-elle d’un air dégouté.

Il n’était d’ailleurs pas rare de capter les regards expressifs que lançait Lhomme vers cet animal traitre, dénonçant souvent les jours où il avait été un peu négligent.

Comme dans toutes les maisons, le salon, chez Élisabeth,  n’était pas l’endroit désigné pour jouer. Mais, un jour de pluie et d’ennui, Élisabeth et ses sœurs avaient eu l’idée de s’y distraire avec un ballon, en prenant la précaution de faire bien attention à ne rien casser. Pas de passes rapides, un jeu tranquille. Malgré tout, ce qui devait arriver arriva. Le ballon ne tarda pas à frapper le tigre qui se brisa en mille morceaux.

Quelle panique ! Chacun rendit l’autre responsable. D’où était venue cette idée saugrenue de jouer au ballon dans le salon ? Chacun dit s’être laissé entrainer par l’autre. Et personne ne voulut prendre la responsabilité d’annoncer la nouvelle du tigre disparu. On en voulut à ce stupide bibelot qui aurait pu tomber sans se casser, ce qui aurait pu constituer une mise en garde. Ou alors, il aurait pu ne se briser qu’en deux morceaux qu’on aurait juxtaposés… Ainsi, on aurait pu faire semblant de ne pas comprendre ce qui arrivait le jour où  les parents auraient remarqué que ce tigre n’était plus en une seule pièce.

La première chose à faire était donc de prendre un balai pour faire disparaître tous ces éclats projetés au sol, corps du délit… Cela ferait gagner du temps… On déciderait après si on attendrait que l’on remarque la disparition de l’animal ou s’il était plus intelligent de révéler le malheur qui était arrivé. Mais c’était le jour de malchance de ces filles ! Leur maman arriva au salon pendant l’opération et les tractations :

–        Ah, vous avez cassé quelque chose ? dit-elle

Ce fut la panique. Tous les cœurs se mirent à battre plus vite.

–        Avez-vous toutes des chaussures aux pieds ? Il ne faudrait pas vous blesser.

Elle n’avait pas encore compris… Sa colère n’en sera que plus grande quand elle réalisera ce qui s’est passé, pensaient les filles.

–        Tiens, c’est le tigre qui s’est cassé ! dit alors la maman, en éclatant de rire.

Les trois filles ne comprirent pas. « Pi ta Pi tris » (1) se dirent-elles.

–         Il a la peau dure, continue leur maman. Quand votre père et moi l’avons reçu, il y a seize ans, comme cadeau de mariage, votre père l’a détesté. Je ne l’aimais pas tellement,  mais j’ai tenu à l’exposer par amour pour cette vieille dame qui me l’avait offert. Votre père a alors déclaré : « ce tigre, celui qui se chargera de sa mort sera récompensé ». Depuis lors, ce tigre nous a bien fait rire, votre père et moi. Cela nous amuse de penser qu’il nous survivra peut-être. Il a la peau dure. Ce soir, au retour de votre père, je lui annoncerai la mort du tigre. Peut-être que plus tard, vous aurez droit à un cornet de crème à la glace « Au Bec Fin » (2) !

 

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(1) Pi pa pi tris : dicton créole se traduit littéralement : plus tard, plus triste. Renvoyer à plus tard peut amener plus de tristesse, vu que l’on ne sait pas de quoi demain est fait.

(2) Au Bec Fin : café placé à la Rue des Miracles, à Port-au-Prince où l’on servait le soir, dans les années 70-80,  de la crème à la glace aux clients qui restaient assis dans leur voiture.

 

 

Histoire sordide

Madame Durand vit ses derniers moments. A son chevet, son mari lui témoigne un dévouement qui l’émeut profondément. Il ne la quitte pas, lui prodigue les soins dont elle a besoin, il est plus présent que jamais dans sa vie.

Madame Durand est touchée par toutes ces attentions. Elle ne veut pas mourir sans obtenir un pardon de son mari.

— Chéri, je vais laisser ce monde. Tu as été un bon mari. Je ne te méritais pas. Est-ce juste de me séparer de toi sans te faire connaitre ma vérité ? Je ne t’ai pas été fidèle. Guy, ton meilleur ami, a été mon amant.

Monsieur Durand est profondément secoué par cet aveu. Cette femme, dont il est responsable de la mort, est plus forte que lui. Elle a eu le courage d’avouer sa faute. Lui demeure lâche et impudent. Il l’a empoisonnée à petites doses. Mais c’est parce qu’il l’aimait qu’il ne pouvait pas tolérer son infidélité ! Il a péché par amour ! Dieu, si seulement il pouvait retourner en arrière et trouver le contrepoison. Il choisirait une solution différente  pour mettre fin à sa douleur de mari trompé. Il couperait court sa relation avec Guy. Il essaierait de regagner le cœur de sa Suzanne. Mais il est trop tard. Suzanne meurt, grandie, à ses yeux, par sa contrition et son aveu.

De l’au-delà, pourrait-elle découvrir ce secret qui lui ronge maintenant les tripes ?

Guy est la première personne à venir en visite de condoléances, quand Suzanne est libérée de ses souffrances. Il est défait. Aussi, il est perturbé de voir l’état de son ami qui semblait auparavant montrer de l’indifférence envers sa femme, au point où cela l’avait poussée dans ses bras…. Guy lui dit honnêtement qu’il s’étonne que la mort de Suzanne le mette dans un état pareil.

Monsieur Durand avoue alors son crime : oui, il était jaloux des sourires de sa femme, de ses mises en beauté à l’annonce d’une visite de Guy chez eux, jaloux aussi des sorties imprévues de Suzanne, après lesquelles elle revenait accompagnée d’une auréole de bonheur palpable. Lâchement, il n’a pas pensé à une autre solution que celle de la tuer. Un poison administré à petites doses a mis fin à ses jours. Elle était gentille, Suzanne. Jamais, elle ne l’a soupçonné. Et aujourd’hui, il voudrait mourir avec elle.

Guy est furieux. Il en vient aux mains. Le personnel de maison se met à crier à tue-tête pour tenter de séparer ces amis de toujours qui semblent, aujourd’hui, décidés à s’entretuer.

Tous deux finissent par se séparer, portant chacun les lourdes traces d’une double perte : mort d’une amitié, mort d’une femme aimée.

Ils ont chacun beaucoup d’eux-mêmes qui est parti avec Suzanne. Il leur reste à vivre dans le tourment.

Les nuits de Monsieur Durand sont maintenant hantées par des cauchemars. Ses rêveries sont sordides. Il revoit Suzanne du temps où il lui faisait la cour, au début de leur mariage, ou encore quand elle est devenue mère. Il aime sa joie de vivre, sa coquetterie, son sens des détails, ses passions. Lui,  il se voit méchant, couard et cynique, tuant tout cela lentement, un jour à la fois, une émotion à la fois.

Guy a perdu une femme aimée et un ami dont il est dégouté. Il n’a plus envie de vivre. Il se voit comme un traitre : il a trahi celui qui fut son meilleur ami en lui volant sa femme, mais celui-ci s’est avéré être un criminel. Quelle profonde déception ! Il devrait le dénoncer. Mais peut-il encore trahir une amitié, en révélant à la justice cet horrible secret qui lui a été confié ?