Éducation d’abord

En Haïti, tout citoyen ayant un minimum de standing est sollicité de toutes parts et pour toutes sortes de dépenses à l’époque de la rentrée scolaire. Chacun, y compris la généreuse âme que l’on implore, doit payer des frais d’inscription ou de réinscription scolaire, l’achat de tissus d’uniforme et le coût de confection de ces derniers, le matériel scolaire, les livres d’école, les chaussures, l’écolage, le transport… La liste ne s’arrête pas. Les besoins sont tous réels et pressants.

Pour les nombreux Haïtiens qui, comme Élisabeth, pensent que l’avenir est dans l’éducation, les mois de septembre et d’octobre sont des mois de grand stress et de gymnastique financière. Les consciences sont très agitées. Le débat intérieur est intense : « Achèterai-je, avec l’argent que j’ai gagné à la sueur de mon front, une robe de plus pour une armoire déjà remplie ou allouerai-je ce montant aux frais de réinscription d’un enfant ?» Les commerces non liés aux besoins scolaires fonctionnent alors au ralenti, car le grand cadeau d’une année supplémentaire de scolarité prend, dans la majorité des cas, le dessus sur un besoin que l’on juge fantaisiste durant cette période de l’année. Même les services que l’on penserait prioritaires, comme les soins de santé, sont relégués au second plan.

Pour tenter de se libérer de la tension que l’on vit à ces moments-là, en famille, entre amis ou dans les salons, on se raconte les anecdotes vécues. Par exemple, à l’anniversaire d’une amie, Élisabeth avait distrait la galerie avec ses histoires. Elle s’était plainte de la manière dont un samedi matin, elle avait été réveillée par un coup de fil matinal : six heures quinze du matin ! Tout le monde savait que le samedi était le seul jour de la semaine où elle pouvait traîner un peu plus tard dans son lit, n’ayant pas à aller au travail ou à la messe dominicale. Elle se réjouissait de ne pas avoir, comme son mari, une horloge biologique qui le faisait sortir du lit, quel que soit le jour ou l’occasion, à cinq heures quarante-cinq du matin. Pour se réveiller, elle avait besoin d’un réveil qu’elle s’assurait de sortir de la chambre les samedis, car il lui était arrivé une fois d’oublier de le désactiver en week-end, ce qui l’avait fort embêtée. Un téléphone qui sonne aussi tôt le samedi matin me donne des émotions. Quand, à l’autre bout de l’appareil, – on ne peut plus maintenant dire à l’autre bout du fil –, Dieuseul s’est identifié, elle a tout de suite été fâchée.

– Dieuseul, vois-tu l’heure qu’il est ? lui dit-elle d’une voix maussade.

Et la réponse, toute fière et bête de Dieuseul, l’avait exaspérée.

– Oui, Madame Élisabeth. Tu vois, j’ai attendu le week-end pour t’appeler et être sûr de te trouver sans te déranger. Je sais qu’en semaine tu travailles tellement.

Élisabeth avait raccroché en disant de la rappeler plus tard. Elle avait, de ce fait, passé une mauvaise journée. Sortie tôt de son lit, elle avait pris un café pour avoir l’esprit plus clair. Après le petit déjeuner, c’était elle qui avait rappelé Dieuseul.

Celui-ci avait travaillé avec elle pendant des années, mais l’avait laissée pour se faire engager dans une compagnie de sécurité où, disait-il, le salaire était plus alléchant. La réalité était que le statut était plus prestigieux, et l’uniforme si attirant ! Élisabeth n’avait pas été dupe. Mais peut-on reprocher à un être humain d’avoir des ambitions ? La compagnie n’avait, hélas, pas tardé à opérer une compression du personnel, et Dieuseul s’était retrouvé sans travail. C’aurait été une déchéance de recommencer à travailler pour Élisabeth. Mais il fallait aussi qu’il survive. Il avait donc fait le choix de devenir discrètement un protégé d’Élisabeth. Son orgueil en était blessé, mais, au regard de la société, la situation était plus honorable.

Autre anecdote ! Hier matin, en sortant de chez elle à six heures quarante-cinq pour se rendre au travail, elle avait remarqué la présence de Mario devant sa barrière. Ne voulant pas perdre de temps, elle l’avait alors invité à monter dans sa voiture. Sitôt installé, Mario était allé droit au but : il lui avait présenté les factures des écoles de ses trois enfants en demandant ce qu’elle pouvait faire pour lui. Élisabeth habitait maintenant Laboule, et son lieu de travail était situé au bas de Delmas, ce que Mario n’ignorait pas. En chemin, elle n’avait pas eu à demander à Mario où le déposer. Mario avait tout programmé et avait exposé son plan : il descendrait de voiture devant le bureau d’Élisabeth d’où il prendrait une camionnette pour se rendre chez lui à Carrefour.

Comment Élisabeth avait connu Mario ? Il était ramasseur de balles sur le court utilisé pour les leçons de tennis de ses enfants. Elle avait supposé que cela ne lui rapportait pas grand-chose et lui faisait de temps à autre des petits cadeaux : un pourboire, des chaussures ou du linge dont son mari pouvait se passer. Cela avait dévoilé sa nature généreuse, et Mario l’avait adoptée. Dans la voiture, il expliqua comment ce serait pratique pour lui de recevoir l’aide le jour même, ce qui lui éviterait les dépenses d’une autre expédition jusqu’à Laboule.

Depuis deux ans, Élisabeth utilisait tous les jours le même sac à main pour se rendre au travail et celui-ci commençait à montrer des signes de fatigue. Elle avait cherché à le remplacer et avait finalement trouvé, d’une dame qui tenait un commerce en chambre, un sac dont le prix était à sa portée. Cette commerçante n’acceptait évidemment pas les paiements par carte de crédit et préférait éviter les chèques. Élisabeth avait pris le montant en espèces pour l’apporter au bureau où cette dame viendrait lui livrer le sac. Ceci devait se passer le jour où Mario était dans sa voiture avec des factures de scolarité pour trois enfants. Personne ne lui avait fait la remarque que son sac périclitait ; c’était peut-être elle seule qui l’avait noté. Quel homme chanceux que ce Mario qui s’adressait à elle le jour où elle avait du cash ! Après avoir garé sa voiture, elle lui tendit l’enveloppe qui contenait l’argent de l’acquisition qu’elle avait planifiée. Elle s’excusa de ce que le montant ne couvrirait les frais que pour un enfant, et Mario la remercia sans effusion. À quelle âme charitable devait-il maintenant s’adresser pour les deux autres ? Élisabeth avait suffisamment d’humour pour finir son histoire en riant de cette fâcheuse coïncidence. Une compagne de bureau, arrivée en même temps qu’elle, la félicita au sujet de son look toujours impeccable. Avec un sourire affectueux, lui dit qu’elle s’étonnait qu’une femme élégante comme elle ne changeât jamais de sac à main…

« Ce genre de bonnes actions amène quand même des satisfactions », continua Élisabeth. Un jeune homme du nom de Claudy pour qui j’ai payé l’écolage est maintenant étudiant en comptabilité d’une école de Port-au-Prince. Il s’exprime correctement et est très reconnaissant envers moi à qui il apporte une fois l’an un cadeau, le plus souvent des légumes du jardin de ses parents. Il a été outré de voir, au coin de chez moi, à Laboule, une pile d’immondices puantes. Élisabeth était très concernée par cette situation qui, parfois, la déprimait. « Ces ordures jetées partout sont la preuve de notre médiocrité », disait-elle tout le temps, surtout quand elle voyait une nuée de mouches les survoler ou que des odeurs désagréables s’en exhalaient. Elle disait souvent à son mari qu’on y remarquait certains déchets emballés dans des sacs poubelle, et c’était pour elle un mystère puisque les gens capables de se payer ce matériel pouvaient s’abonner à un service de ramassage de détritus. Les prix offerts sur le marché par les quelques esprits entrepreneuriaux qui avaient eu l’idée de monter des compagnies offrant ces services étaient jusqu’ici raisonnables. Pouvait-on blâmer le peuple de faire de tout espace vide un dépotoir quand l’État ne mettait pas à sa disposition des poubelles ou des bennes vidées régulièrement ? Claudy lui avait suggéré de placer un écriteau sur le mur devant lequel était toute cette souillure : « Pa jete fatra la a ». Il garantissait que c’était simple et que cela marcherait. On irait les jeter sans doute quelques mètres plus loin mais, au moins, Élisabeth serait soulagée.
Pas très convaincue de l’efficacité de la mesure, Élisabeth ne réagit pas. Mais la semaine d’après, Claudy s’amena chez elle avec une pancarte faite par un de ses amis, et il était prêt à la clouer sur le mur. Elle en fut touchée. Mais la tâche n’était pas aussi simple que cela. Claudy ne pouvait pas avoir accès au mur sans risque d’attraper une maladie, ayant à patauger inévitablement dans la pourriture pour y arriver. Elle encourut donc la dépense d’engager la compagnie privée qui ramassait les ordures chez elle pour une mission spéciale : vider et nettoyer ce coin. Tout de suite après cette opération de nettoyage, Claudy pouvait mettre sa pancarte. Pour montrer à Claudy qu’elle appréciait sa délicatesse, elle l’accompagna dans sa besogne. Pour ce faire, elle choisit de porter sa tenue de sport la plus ancienne ainsi que ses plus vieux tennis, se disant que s’ils étaient contaminés par de la saleté elle s’en débarrasserait, après, sans remords.

Élisabeth est donc debout à moins d’un mètre de Claudy, supervisant les travaux. Avec eux, Jean, son brave garçon de cour. Elle s’assure que la pancarte est droite. Jean tient les clous qu’il passe progressivement à Claudy. Élisabeth voit s’avancer une belle Toyota Land Cruiser, les quatre vitres montées, le climatiseur rafraîchissant sans doute l’atmosphère. La voiture ralentit et la portière arrière droite s’ouvre. Un homme en descend pour se diriger vers le coffre où il y a un sac poubelle. Élisabeth salue alors le conducteur qui n’est autre que Benjamin, un collègue de bureau de son mari. Celui-ci répond, tout gêné, et crie alors à son garçon : « Mais, Jeanjean, qu’est-ce que tu fais ? Je ne faisais que saluer madame. Partons, je suis pressé. »

Jeanjean remonte dans une voiture qui démarre à toute vitesse et Élisabeth comprend le stratagème. Elle est gagnée par le désespoir… « Éducation avant tout » est son moto… Mais où commencer avec l’éducation ?

Une histoire de trottoirs

La mairie de Pétion-Ville avait décidé que les trottoirs de la commune devaient être agrandis. Ils devaient tous avoir deux mètres de large. Noble initiative. Sur les clôtures dont les trottoirs ne répondaient pas aux nouvelles normes, on inscrivait à la peinture rouge : « À démolir MPV ».

Élisabeth savait que MPV était le sigle de Mairie de Pétion-Ville. Cependant, elle avait une interprétation farfelue de cette inscription. Quand elle la voyait, elle ne pouvait s’empêcher de penser que le propriétaire avait crié « Mwen pa vle »[i] quand il avait reçu  l’injonction de reculer son mur et que, de ce fait, il avait été puni avec son mur affublé d’un horrible graffiti pour faire connaître à la ville son insoumission : MPV = Mwen pa vle.

Élisabeth savait que son trottoir ne mesurait qu’un mètre quatre-vingts. Elle n’irait cependant pas au-devant des desiderata de l’État. Comme les autres habitants de la ville, elle ne voulait pas déplacer son mur et, pour sa part, elle attendrait qu’il soit sali par les autorités pour obtempérer. Elle avait autre chose à faire de son argent que de reconstruire un mur qui était en parfait état, sachant, de surcroît, qu’un trottoir plus large ne servirait qu’à abriter plus confortablement des marchands du secteur informel qui, sans qu’elle arrive à se l’expliquer, ne s’étaient encore jamais installés sur le sien. Elle savait pourtant que l’envahissement était incontournable et elle se surprenait à prier que ce soit un marchand de fleurs et non pas un marchand de pèpè[ii] qui s’y établisse, le jour fatidique où quelqu’un réaliserait que cet espace était encore libre. De grands seaux de fleurs seraient plus beaux que des vêtements accrochés au mur à l’aide de cintres déformés par leur multiple usage. Sans oublier que l’installation des pèpè entraînait souvent des essayages par des clients pas toujours prudes, et cela, Élisabeth ne le supporterait pas ! Par contre, il pouvait s’avérer commode de pouvoir s’acheter des fleurs, juste devant chez soi. Elle se doutait que les fleurs amèneraient l’odeur désagréable de l’eau changée trop peu souvent… Mais entre deux maux, il fallait choisir le moindre… Elle préférait définitivement les fleurs aux pèpè.

Et le jour arriva où Élisabeth dut déplacer son mur et où, bien sûr, des marchands s’installèrent sur son trottoir. Mais là, elle eut de la veine ! Ni pèpè ni fleurs : des plantes ! Elle qui avait la passion des beaux jardins, qui soignait et « manucurait » le sien, pouvait maintenant jouir d’un autre jardin et d’une source d’approvisionnement en plantes à portée de la main. Un jour, après la finition des travaux, son regard fut attiré, en sortant de chez elle en voiture, par une multitude de splendides oiseaux du paradis en fleurs. Le comble était de constater que les plantes côté trottoir étaient plus belles que celles côté jardin abîmées par le chantier. Elle arrêta donc sa voiture et en descendit pour acheter des plantes de Jean, ce nouveau « locataire non payant » avec qui il valait mieux faire bon ménage.

Un marché fut vite conclu. Élisabeth demanda de lui porter sa nouvelle acquisition de l’autre côté de la clôture où la somme due serait versée à l’abri d’yeux indiscrets. Jean ne manqua pas d’inspecter en connaisseur le jardin d’Élisabeth. Il lui fit des suggestions pour l’embellir et lui proposa de mettre les plantes en terre tout de suite. La consultation fut plus longue que prévue mais, après un moment, Élisabeth et Jean retournèrent sur le trottoir, tous deux satisfaits. Élisabeth était loin de s’attendre à la forte émotion qui l’attendait : sa voiture n’était plus là. Paniquée, à la pensée qu’on la lui avait volée, elle poussa un cri.

Elle fut vite informée par les marchands du voisinage que sa voiture avait été remorquée parce qu’elle avait laissé les quatre roues sur la chaussée. Elle avait oublié que les trottoirs étant maintenant plus larges, il était devenu obligatoire de se garer avec deux roues sur le trottoir et deux roues sur la chaussée.

Elle refusa, agacée, l’offre farfelue de Jean de l’amener à moto au Service de la circulation ; elle regarda, effarée, le trafic qui n’avançait plus du tout dans sa ville qui bouge[iii]. Elle était énervée d’avoir à saluer tant de gens qui, insensibles à sa mine renfrognée, ne lui demandaient pas si elle avait besoin d’aide. Elle réfléchissait : il lui fallait quatre mille gourdes en espèces pour payer les frais de remorquage en sus de l’argent pour la contravention et elle venait de vider son portefeuille pour payer les plantes. Le bruit incessant des klaxons la faisait enrager. Elle avait envie d’étrangler tous les chauffeurs de Pétion-Ville qui semblaient s’être mis d’accord pour appuyer simultanément sur leurs avertisseurs sonores.

Son téléphone se mettait de la partie ! Il sonnait sans arrêt, augmentant le chaos ! Les conversations téléphoniques étaient bien la dernière chose dont elle avait envie ! Heureusement, elle avait quand même répondu. Les nouvelles allant vite, les appels arrivaient les uns après les autres, l’informant que sa voiture créait un embouteillage monstre à Pétion-Ville. À quelques mètres de chez elle, un gros camion remorque était en panne avec sa voiture exhibée comme un trophée.

Les gens qui l’appelaient riaient de la situation ! – c’est bien que le cellulaire les qualifie de contacts et non d’amis. Amusés, ils lui avaient dit que sa voiture était la cause de ce vacarme ! Non, elle ne pouvait accepter de porter cette responsabilité ! C’était plutôt la faute à un État qui se veut coercitif et qui devient ridicule en ne se donnant pas les moyens de mettre à exécution ses propres sanctions.

D’un pas décidé, elle alla à pied voir ce qui se passait. Sans rien dire, son nouveau fournisseur, Jean, la suivit. Les vendeurs du voisinage aussi. L’embouteillage dans les rues ne faisait pas marcher leur commerce ; autant se déplacer… Les chauffeurs bloqués se laissaient distraire par le spectacle insolite d’Élisabeth ouvrant la marche, suivie de cinq hommes…

Elle n’avait pas marché longtemps pour constater de visu que sa voiture était en effet hissée à l’arrière du camion remorque en panne à une intersection, bloquant ainsi le trafic dans plusieurs sens. Elle s’approcha et vit le capot du camion soulevé avec deux hommes penchés, le visage enfoui très près du moteur, essayant de le faire redémarrer. Un policier, visiblement impuissant, se tenait debout et, dans la mesure où il était en position de faiblesse, il se faisait invectiver par des automobilistes qui baissaient leur vitre et sortaient leur tête pour l’invectiver :

– Vous ne devriez pas vérifier l’état de votre camion avant d’aller emmerder les gens et de ramasser leurs voitures ?

– Combien de temps resterons-nous bloqués là, à cause de l’incurie de votre service ?

Élisabeth s’approcha, pas moins furieuse, pour faire savoir au policier, en lui montrant du doigt sa voiture, qu’elle tenait à la récupérer.

« Dan pouri gen fòs sou bannann mi »[iv], c’est une réalité de la vie. Élisabeth et son cortège ne paraissaient pas menaçants, et le policier fut bien content de pouvoir enfin se défouler :

– Eh bien, madame, ramassez donc vite votre saloperie ! C’est vous qui créez du désordre dans la ville. Si votre voiture n’avait pas été mal garée, il n’y aurait pas eu ce chaos ! Messieurs, cria-t-il, en s’adressant aux deux mécaniciens improvisés, voici la propriétaire de la voiture. Venez la remettre à cette fautrice de troubles. Cela fera un souci de moins à gérer…

Élisabeth eut soudain l’impression d’exploser. Voilà qu’on la traitait de « fautrice de troubles » ! De quoi était-elle donc coupable ? Peut-être, de n’avoir pas payé l’entretien de ce camion remorque pour qu’il ne tombât pas en panne ?

Comme elle se sentit humiliée quand on fit descendre sa voiture au sol et que le policier ajouta avec le ton condescendant de celui qui lui faisait la charité

– Partez, madame, avec votre fatras ! Et puis, je vous fais grâce : vous n’avez rien à payer.

Et il gueula plus impatient

– Madame, partez donc ! Vous ne voyez pas que vous perdez du temps ! Glissez-vous là sur le trottoir entre le camion et ce mur, et vous passerez. Votre voiture est assez petite pour cela. J’espère que d’autres pourront vous suivre. Cela permettra peut-être de dégager un peu la rue en attendant que le camion puisse bouger.

Oui, le coin était libre et, en faisant très attention, elle pouvait conduire  sa voiture sur le trottoir. D’autres pourraient sans doute la suivre en attendant le départ de ce gros camion. Il s’agissait d’un trottoir de deux mètres propre et encore vide. Il devait y avoir un secret ! Pour ce trottoir modèle, elle eut, pendant une seconde, un accès de jalousie. Mais il se dissipa quand elle se souvint que c’était bien connu : à ce coin de rue, le soir, il y avait plein de dames qui faisaient le trottoir…

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[i] Mwen pa vle : Je ne veux pas.

[ii] Pèpè : linge usagé.

[iii] « J’aime Pétion-Ville. Ma ville bouge » : Slogan de la ville de Pétion-Ville, Haïti, depuis l’année 2010.

[iv] Dan pouri gen fòs sou bannann mi : proverbe créole qui, traduit textuellement, signifierait : Les dents pourries ont de la force sur les bananes mûres. Autrement dit : « La raison du plus fort est toujours la meilleure ».

Vie courte, vie longue

Le temps ! Élisabeth en aurait-elle jamais assez ? On pouvait penser qu’elle avait une existence paisible dans son beau pays d’Haïti où elle avait un emploi, un toit et une famille.  Mais la réalité est que vivre dans un pays du tiers monde demande des journées plus longues.

Élisabeth s’appliquait à être ponctuelle, qualité qu’elle trouvait admirable, mais peu courante dans son pays, et les frustrations que cela lui causaient étaient inimaginables. Combien de fois n’avait-elle pas perdu du temps, dans sa journée qui n’en avait déjà pas assez, pour avoir fait l’effort de respecter l’heure d’un rendez-vous avec quelqu’un qui appliquait la norme de la demi-heure ou de l’heure de retard acceptable à Haïti chérie? Pour estimer le temps de son déplacement, elle prenait en considération les inévitables embouteillages, les éventuels contrôles de police, les attroupements intempestifs de piétons qui bloquaient les rues… Toute rencontre d’une heure prenait, en incluant le temps du déplacement, au moins trois heures de la journée, sans compter le temps improductif passé à attendre l’interlocuteur retardataire qui ne s’excusait jamais et ne pouvait plus avancer le prétexte d’une montre qui, subitement, ne marchait plus…  Dans le monde moderne, l’heure est une donnée disponible un peu partout : elle est affichée sur les téléphones cellulaires, nouvelles extensions de l’homme. Les stations de radio que l’on écoute en voiture la diffusent régulièrement, et les tableaux de bord des véhicules l’indiquent… On n’a plus à s’adresser gentiment à un passant pour lui demander “une petite heure en cadeau.” (1)

Tout compte fait, le trafic infernal des rues de Port-au-Prince et de Pétion-Ville était ce qui permettait à Élisabeth d’avoir un peu de complaisance envers les nombreux retardataires. Elle savait qu’aux heures de pointe, il fallait compter une demi-heure par kilomètre et avoir des nerfs solides : klaxons ; piétons ; chauffeurs de tap-taps (2) indisciplinés qui s’arrêtent et redémarrent  à tout bout de champ pour prendre un passager ou en déposer un autre ; motocyclistes de plus en plus nombreux doublant à droite comme à gauche sans crier gare, montant sur les trottoirs dans les rues  trop encombrées ; cela met vite un chauffeur sur les dents, enlève toute velléité de bonne humeur et donne du retard.

Comme dans les matchs de football où l’on joue en fin de partie les arrêts de jeu, au bureau, on prolongeait les journées du nombre de minutes passées dans les rues, nombre de minutes non négligeables ! De ce fait, Élisabeth rentrait souvent chez elle assez tard dans la soirée, épuisée. Mais elle s’estimait chanceuse d’avoir l’aide précieuse de Marie qui servait à la famille le repas chaud qu’elle avait préparé et qui faisait ensuite la vaisselle. Élisabeth s’installait alors à la table de la salle à manger pour travailler un peu à son petit commerce en chambre de cosmétiques. Elle ne pouvait s’empêcher de prêter attention au bruit de l’eau coulant du robinet de l’évier et de crier, de temps à autre : « Trop fort, l’eau pour la vaisselle, Marie ! Le camion d’eau coûte cher. »

Il était important de prêter attention à bien des détails pour palier la carence des services que l’État devrait normalement fournir, et cela prenait du temps. Il fallait penser à mettre de l’eau distillée dans les batteries d’inverter (3), vérifier le niveau d’essence de la génératrice, ne pas oublier de laisser à la maison le chèque pour payer le ramassage des ordures ou la livraison d’eau, s’assurer que la bonbonne de réserve de gaz propane était pleine pour ne pas avoir la désagréable surprise de ne pas être capable de préparer même un café au réveil, prendre les gallons vides d’eau potable pour les remplir. Il ne fallait surtout pas négliger de payer à temps l’abonnement d’électricité même si on n’avait pas reçu de bordereau pour le courant de ville qui n’était fourni que durant quelques heures par jour. L’Ed’H (4) était prompte à débrancher ses abonnés pour quelques jours de retard de paiement et lente à reconnecter après la mise à jour du compte.

Gérer, avec son mari, le petit commerce en chambre prenait du temps, mais les revenus mettaient du beurre dans les épinards. Ils aidaient à financer les vacances annuelles avec la famille. Élisabeth et son mari avaient décidé de toujours visiter des pays développés pour faire connaître à leurs enfants, et goûter eux aussi, des petits plaisirs aussi simples qu’une promenade à pied dans un parc ou une séance de cinéma, choses qu’ils ne pouvaient faire chez eux. Les resorts de la Caraïbe ne les intéressaient pas. Ils avaient vu assez de cocotiers, avaient eu assez de soleil, avaient trop souffert de la chaleur. Ils voulaient voir des conifères, ressentir un peu de fraîcheur et avoir à se couvrir. Élisabeth désirait un vrai changement d’horizon pendant ces deux semaines.

Elle et sa famille avaient visité New York, Montréal, Paris, Rome… Elle revenait toujours enchantée de ses voyages et, dès son retour, elle rêvait du prochain qu’elle commençait à planifier… Elle se disait souvent que la vie était trop courte et qu’elle ne lui permettrait pas de mettre à exécution tous ses projets et tous ses rêves.

Mais seuls les bénis et les privilégiés pensent que la vie est trop courte ! C’est Black Alex qui lui a fait comprendre cette réalité avec son hit chanté de sa voix puissante et perçante qui vous prenait aux tripes :

Lavi a long, li long, li long, li long

Pa gen tankou’l

Ou pralé wap kité’l la

Sa fè’m mal oh ! (5)

En 2002, Black Alex n’avait que vingt-six ans quand il a poussé ce cri de douleur. Il avait pourtant reçu du Bon Dieu un grand talent : cette voix qui lui a fait connaître le succès sans lui apporter le bonheur : « Lavi a long, li long, li long. » Il est mort en 2015 à trente-neuf ans, vie courte ! Il est parti jeune, réalisait Élisabeth qui avait dépassé cet âge.

Jamais elle ne se plaindra que la vie est trop courte. Elle dira plutôt qu’elle était heureuse d’être parmi les bénis qui trouvaient la vie courte parce qu’ils avaient des rêves, des projets, une vie décente et pas de temps à tuer et, souvent, pendant ses journées chargées, elle se surprenait à prononcer cette prière : « Mon Dieu, accorde à tous mes compatriotes le bonheur d’une longue vie qu’ils trouvent trop courte. »


1.- En Haïti, on utilise la formule créole Fè m kado on ti lè pour demander l’heure à un passant. Traduction française : « Offrez-moi une petite heure en cadeau. »

2.-Tap-taps : Véhicules de transport en commun très colorés. Ils n’ont pas de points d’arrêt, et leur nom vient du fait que le passager tape sur la carrosserie du véhicule pour indiquer au chauffeur qu’il est arrivé à destination.

3.-Inverter : Onduleur, convertisseur statique d’électricité. Le mot anglais inverter est couramment utilisé.

4.-Ed’H : Électricité d’Haïti.

5.-Traduction française : La vie est longue, longue, longue, longue. Il n’y a pas comme elle. Vous partirez et la laisserez. Et ça me fait mal, oh !

Le National – 25 avril 2016

Agnès Castera et la figure d’Élisabeth

Le tigre a la peau dure

Le tigre a la peau dure

Aussi loin que sa mémoire remontait, Élisabeth connaissait, exposé dans le salon de ses parents, ce tigre de porcelaine reluisant de propreté. Pour elle, il était l’objet qui permettait de tester si le ménage avait été bien fait dans la maison. Elle voyait souvent sa mère passer l’index sur le dos de l’animal et scruter son doigt,  tout de suite après,  minutieusement, pour s’assurer qu’elle ne pouvait y voir aucun grain de poussière. S’il n’était pas immaculé après avoir caressé l’animal, les remontrances au fidèle serviteur Lhomme ne se faisaient pas attendre :

–         Lhomme, tu n’as pas fait ton travail aujourd’hui. Vois la poussière sur mon tigre, lui reprochait-elle d’un air dégouté.

Il n’était d’ailleurs pas rare de capter les regards expressifs que lançait Lhomme vers cet animal traitre, dénonçant souvent les jours où il avait été un peu négligent.

Comme dans toutes les maisons, le salon, chez Élisabeth,  n’était pas l’endroit désigné pour jouer. Mais, un jour de pluie et d’ennui, Élisabeth et ses sœurs avaient eu l’idée de s’y distraire avec un ballon, en prenant la précaution de faire bien attention à ne rien casser. Pas de passes rapides, un jeu tranquille. Malgré tout, ce qui devait arriver arriva. Le ballon ne tarda pas à frapper le tigre qui se brisa en mille morceaux.

Quelle panique ! Chacun rendit l’autre responsable. D’où était venue cette idée saugrenue de jouer au ballon dans le salon ? Chacun dit s’être laissé entrainer par l’autre. Et personne ne voulut prendre la responsabilité d’annoncer la nouvelle du tigre disparu. On en voulut à ce stupide bibelot qui aurait pu tomber sans se casser, ce qui aurait pu constituer une mise en garde. Ou alors, il aurait pu ne se briser qu’en deux morceaux qu’on aurait juxtaposés… Ainsi, on aurait pu faire semblant de ne pas comprendre ce qui arrivait le jour où  les parents auraient remarqué que ce tigre n’était plus en une seule pièce.

La première chose à faire était donc de prendre un balai pour faire disparaître tous ces éclats projetés au sol, corps du délit… Cela ferait gagner du temps… On déciderait après si on attendrait que l’on remarque la disparition de l’animal ou s’il était plus intelligent de révéler le malheur qui était arrivé. Mais c’était le jour de malchance de ces filles ! Leur maman arriva au salon pendant l’opération et les tractations :

–        Ah, vous avez cassé quelque chose ? dit-elle

Ce fut la panique. Tous les cœurs se mirent à battre plus vite.

–        Avez-vous toutes des chaussures aux pieds ? Il ne faudrait pas vous blesser.

Elle n’avait pas encore compris… Sa colère n’en sera que plus grande quand elle réalisera ce qui s’est passé, pensaient les filles.

–        Tiens, c’est le tigre qui s’est cassé ! dit alors la maman, en éclatant de rire.

Les trois filles ne comprirent pas. « Pi ta Pi tris » (1) se dirent-elles.

–         Il a la peau dure, continue leur maman. Quand votre père et moi l’avons reçu, il y a seize ans, comme cadeau de mariage, votre père l’a détesté. Je ne l’aimais pas tellement,  mais j’ai tenu à l’exposer par amour pour cette vieille dame qui me l’avait offert. Votre père a alors déclaré : « ce tigre, celui qui se chargera de sa mort sera récompensé ». Depuis lors, ce tigre nous a bien fait rire, votre père et moi. Cela nous amuse de penser qu’il nous survivra peut-être. Il a la peau dure. Ce soir, au retour de votre père, je lui annoncerai la mort du tigre. Peut-être que plus tard, vous aurez droit à un cornet de crème à la glace « Au Bec Fin » (2) !

 

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(1) Pi pa pi tris : dicton créole se traduit littéralement : plus tard, plus triste. Renvoyer à plus tard peut amener plus de tristesse, vu que l’on ne sait pas de quoi demain est fait.

(2) Au Bec Fin : café placé à la Rue des Miracles, à Port-au-Prince où l’on servait le soir, dans les années 70-80,  de la crème à la glace aux clients qui restaient assis dans leur voiture.

 

 

Histoire sordide

Madame Durand vit ses derniers moments. A son chevet, son mari lui témoigne un dévouement qui l’émeut profondément. Il ne la quitte pas, lui prodigue les soins dont elle a besoin, il est plus présent que jamais dans sa vie.

Madame Durand est touchée par toutes ces attentions. Elle ne veut pas mourir sans obtenir un pardon de son mari.

— Chéri, je vais laisser ce monde. Tu as été un bon mari. Je ne te méritais pas. Est-ce juste de me séparer de toi sans te faire connaitre ma vérité ? Je ne t’ai pas été fidèle. Guy, ton meilleur ami, a été mon amant.

Monsieur Durand est profondément secoué par cet aveu. Cette femme, dont il est responsable de la mort, est plus forte que lui. Elle a eu le courage d’avouer sa faute. Lui demeure lâche et impudent. Il l’a empoisonnée à petites doses. Mais c’est parce qu’il l’aimait qu’il ne pouvait pas tolérer son infidélité ! Il a péché par amour ! Dieu, si seulement il pouvait retourner en arrière et trouver le contrepoison. Il choisirait une solution différente  pour mettre fin à sa douleur de mari trompé. Il couperait court sa relation avec Guy. Il essaierait de regagner le cœur de sa Suzanne. Mais il est trop tard. Suzanne meurt, grandie, à ses yeux, par sa contrition et son aveu.

De l’au-delà, pourrait-elle découvrir ce secret qui lui ronge maintenant les tripes ?

Guy est la première personne à venir en visite de condoléances, quand Suzanne est libérée de ses souffrances. Il est défait. Aussi, il est perturbé de voir l’état de son ami qui semblait auparavant montrer de l’indifférence envers sa femme, au point où cela l’avait poussée dans ses bras…. Guy lui dit honnêtement qu’il s’étonne que la mort de Suzanne le mette dans un état pareil.

Monsieur Durand avoue alors son crime : oui, il était jaloux des sourires de sa femme, de ses mises en beauté à l’annonce d’une visite de Guy chez eux, jaloux aussi des sorties imprévues de Suzanne, après lesquelles elle revenait accompagnée d’une auréole de bonheur palpable. Lâchement, il n’a pas pensé à une autre solution que celle de la tuer. Un poison administré à petites doses a mis fin à ses jours. Elle était gentille, Suzanne. Jamais, elle ne l’a soupçonné. Et aujourd’hui, il voudrait mourir avec elle.

Guy est furieux. Il en vient aux mains. Le personnel de maison se met à crier à tue-tête pour tenter de séparer ces amis de toujours qui semblent, aujourd’hui, décidés à s’entretuer.

Tous deux finissent par se séparer, portant chacun les lourdes traces d’une double perte : mort d’une amitié, mort d’une femme aimée.

Ils ont chacun beaucoup d’eux-mêmes qui est parti avec Suzanne. Il leur reste à vivre dans le tourment.

Les nuits de Monsieur Durand sont maintenant hantées par des cauchemars. Ses rêveries sont sordides. Il revoit Suzanne du temps où il lui faisait la cour, au début de leur mariage, ou encore quand elle est devenue mère. Il aime sa joie de vivre, sa coquetterie, son sens des détails, ses passions. Lui,  il se voit méchant, couard et cynique, tuant tout cela lentement, un jour à la fois, une émotion à la fois.

Guy a perdu une femme aimée et un ami dont il est dégouté. Il n’a plus envie de vivre. Il se voit comme un traitre : il a trahi celui qui fut son meilleur ami en lui volant sa femme, mais celui-ci s’est avéré être un criminel. Quelle profonde déception ! Il devrait le dénoncer. Mais peut-il encore trahir une amitié, en révélant à la justice cet horrible secret qui lui a été confié ?

 

Dans le numéro de juillet 2015, N.B. vous invite à lire “Des Nouvelles d’Elisabeth”

NB juillet 2015

Ma Peur de vieillir

Mon éducation religieuse chrétienne m’a libérée de la peur bleue de mourir qui m’obsédait, quand j’étais gosse.

Je paniquais à l’idée d’être un jour conservée dans une chambre froide, en attendant d’être placée dans un caveau pour servir de festin aux  vers de terre et autres bestioles dégoûtantes que je déteste jusqu’à l’heure d’aujourd’hui. Je n’hésite jamais à les écraser sans remords pour les faire passer de vie à trépas.

Pourtant, je ne crains plus leur moment de revanche, puisque je sais,  maintenant, que pendant qu’elles se régaleront de mon corps pourri, mon âme connaîtra la délivrance ; elle aura laissé la « vallée de larmes » pour rejoindre son Créateur dans la « cité des joies éternelles ». Je suis heureuse de dire, confiante, que je n’ai plus peur de la mort. Je la vois, au contraire, libératrice, quoiqu’encore mystérieuse.

Le problème à présent, c’est que j’ai peur de vieillir !

J’ai pourtant envie de vivre les moments magiques que le passage du temps procure : voir ma famille grandir, accueillir ses nouveaux membres, être témoin de leurs moments de bonheur, les supporter dans les inévitables moments difficiles. Mais, pour en profiter, il faudrait que je sois gâtée par la vie, qu’elle me laisse vieillir en possession de toutes mes facultés mentales et physiques.

Est-ce raisonnable de l’espérer ?

J’ai peur d’être privée de l’un de mes sens, voire de tous.

Perdre l’ouïe, par exemple, condamne à s’isoler socialement, à ce que plus personne n’ait envie de partager une nouvelle, une histoire avec soi. Les dialogues de sourds ne font rire que dans les blagues.

À quoi me servirait la sagesse acquise au cours des années, si ma surdité me coupait de la possibilité d’en faire profiter les autres ?

Je m’imagine, vieille, percevant très mal les sons, heureuse de la visite d’un de mes descendants. Par amour, il est venu me tenir au courant de l’actualité :

— Grand-mère, sais-tu que, maintenant, on peut se payer un voyage dans l’espace ? Je peux me rendre sur la lune !

— Oui, j’ai remarqué la pleine lune cette semaine.

Échange impossible qui tarit le désir de mon visiteur. L’entretien est raccourci.

Je m’enferme dans une solitude que je peux difficilement atténuer, dans la mesure où je suis prisonnière, emmurée dans un corps qui ne me permet plus d’écouter les autres, d’entendre de la musique ou les nouvelles à la radio….

L’internet est mon sauveur ! J’ai pu rester branchée… Je peux donc communiquer par email, grâce aux réseaux sociaux, prendre des nouvelles de ma famille que je ne vois pas assez… Mais, faut-il encore pour cela que ma vue soit bonne !

Je revois ce dialogue de sourds au cours duquel j’imagine répliquer de façon inappropriée… Si je perdais la vue, je ne pourrais même pas capter le mot « lune » pour donner une réponse qui pourrait faire rire ceux qui ne sont pas touchés par un tel handicap.

Prisonnière dans mon corps, cela vaudrait-il même la peine d’ouvrir les yeux, s’ils ne me permettaient plus de voir quoi que ce soit ? Il ferait toujours noir dans mon corps…. De fait, que me resterait-il à dire ?

Le lever du jour, le coucher du soleil, la fleur qui éclot, l’enfant qui grandit, le bonheur dans un regard, le réconfort d’un sourire ne pourraient plus s’offrir à mon regard… Ne sont-ce pas les sources d’inspiration d’une conversation agréable ?

Par contre, j’ai moins peur de voir diminuer ou disparaitre mon odorat, mon goût ou mon toucher… Je pourrais me contenter de la nostalgie de l’odeur d’un bon café fumant ou d’un repas en cours d’élaboration, du souvenir de la saveur d’une bonne viande grillée à point ou d’une délicieuse mangue baptiste, de la pensée de douces caresses…

Au fait, la pleine jouissance de quelques uns de mes sens me suffirait-elle pour rester en contact avec le monde extérieur ?

Je sais, je sens, que tout le monde a peur de vieillir. Les raisons diffèrent et les moyens de l’exprimer aussi.

J’ai vu des gens arborer une tête à la peau raidie, au sourire figé, exhibant l’inévitable asymétrie de tout visage qui s’est trop souvent fait tirer la peau, au regard surpris par l’agression subie. Leurs yeux semblent parfois s’étonner devant leurs avant-bras et leurs mains épargnés du scalpel, parce que la chirurgie moderne n’a pas encore trouvé comment les embellir…

Je salue ici le courage de ceux qui choisissent le traumatisme de la table d’opération pour essayer d’offrir aux autres, le plus longtemps possible, une beauté, une jeunesse qu’ils ne veulent pas perdre… C’est une forme d’altruisme, puisque c’est aux autres qu’ils montrent leur visage ou leur corps refaits ; ces autres qui, en retour, leur offrent des visages marqués par les lignes du temps….. Implacables miroirs qui n’ont rien effacé.

Pour en revenir à mon cas personnel, oui, j’ai peur de perdre mes facultés mentales.

Je ne veux pas devenir cette maman de qui les enfants n’attendent plus d’être reconnus,  ou qui cherchent à se convaincre que la lueur dans mes yeux leur était destinée, que c’est eux qui ont fait naitre ce sourire sur mes lèvres…

Mais, peut-être suis-je déjà vieille ? Dans certains de mes souvenirs, je revois ma mère, vieille en apparence, alors qu’elle n’avait même pas, à ce moment-là, l’âge que j’ai maintenant. Je me fais toujours la réflexion, en revoyant des amis perdus de vue pendant un certain temps, que certains ont bien vieilli. Parfois, mes petits-enfants me demandent innocemment si j’étais vivante du temps de l’indépendance d’Haïti, ou du couronnement de Soulouque…

À quel âge devient-on donc vieux ?

Pour l’heure, je jouis encore de mes cinq sens, je me déplace avec facilité, j’ai le cœur rempli d’amour et de l’intérêt pour plein de choses.

J’ai acquis de l’expérience dont je veux faire bénéficier ceux qui le veulent bien…

Je suis bénie si je suis dans cet état et déjà vieille. Mais je sais que je suis appelée à vieillir encore….

Le fait est qu’en prenant de l’âge, je qualifie de jeunes les gens de plus en plus longtemps…

Ceci sans doute, parce que, oui, j’ai peur de vieillir.

 

Le Nouvelliste – Culture – 15 juin 2015 – Article de Roland Léonard au sujet “Des Nouvelles d’Elisabeth”

Article de Roland Léonard au sujet “Des Nouvelles d’Elisabeth”, paru dans Le Nouvelliste du 15 juin 2015Des Nouvelles d’Elisabeth